dimanche 22 juin 2014

BIRD PEOPLE: PASCALE FERRAN NOUS DONNE DES AILES





Un peu d'air frais


En 1939, George Orwell publiait un livre intitulé Un Peu d’air frais. Dans le roman, George Bowling, quinquagénaire anglais, décide de quitter Londres et son gris quotidien pour revenir à sa ville natale et ses souvenirs d'enfance. George est en apnée et a besoin d'air, comme l'indique le titre original Coming Up for Air.


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Dans Bird People de Pascale Ferran, c'est Gary Newman qui veut sortir la tête de l'eau. En voyage d'affaires en France, il est en proie à une crise existentielle et décide, seul dans sa chambre d'hôtel, de tout quitter – travail, femme et enfants – afin de respirer mieux. Il réalise ainsi le rêve de nombreux Américains de rester en Europe pour retrouver sa jeunesse et devenir, comme son nom l'indique, un homme nouveau (Newman.)

Communiquons plus ?


Et puis il y a Audrey, dans toute la clarté de ses vingt ans, qui travaille dans ce même hôtel. Elle explique à son père au téléphone qu'elle ne risque pas d'améliorer son anglais en parlant avec les client. Elle lui pose une question rhétorique révélatrice : « Quand tu vas à l'hôtel, tu parles aux femmes de chambres, toi ? »

Mais attention. Pas question pour Pascale Ferran de tomber dans la banalité des comédies romantiques. Nous sommes bien loin de Coup de foudre à Manhattan (2002) où un homme politique richissime rencontrait une femme de chambre dans un grand hôtel et en tombait amoureux.


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Se déroulait alors le scénario palpitant « c'est un riche homme politique, ce n'est qu'une petite femme de chambre, vont-ils s'aimer quand-même ? » Cette facilité n'a même pas effleuré la réalisatrice française.

Elle nous montre, d'abord avec un réalisme tout en délicatesse, un monde d'hyper-communication où les échanges véritables se font rares. Le film débute dans le RER : chacun dans sa bulle, protégé par des écouteurs pour se couper du monde, ou absorbé dans ses pensées, nul ne se voit, nul ne se parle.



Anaïs Demoustier dans Bird People de Pascale Ferran (2014)
Anaïs Demoustier dans Bird People de Pascale Ferran (2014)


Tout au long du film, l'on découvre des gens qui parlent sans s'entendre, du colérique dans le métro à la scène éprouvante de rupture – sur Skype – de Gary avec sa femme.

Dormir, l'occasion de rêver

Pascale Ferran insiste aussi beaucoup sur des personnages endormis. Hamlet dit, dans son célèbre soliloque "être ou ne pas être" « Sleeping, perchance to dream » (dormir, rêver, peut-être.)

C'est en effet le rêve qui aura la part belle dans la seconde partie du film. Après le poids des responsabilités pesant sur les épaules de Gary, la grisaille des transports en commun et les mesquineries des petits chefs du Hilton pour Audrey, Pascale Ferran choisit l'envolée onirique. Gary prend une distance géographique, et Audrey... prend de la hauteur, dans un coup de théâtre fantastique – dans tous les sens du terme. Je ne vous volerai pas la surprise.

Disons qu'il n'y a rien d'étonnant à la sélection de Bird People à Cannes dans la section « Un certain regard. »

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Un certain regard


L'usage que fait Pascale Ferran de la caméra subjective est remarquable. On adopte le regard d'Audrey, bien sûr, mais l'on a aussi affaire à une mosaïque de points de vue. L'artiste japonais dans sa chambre d'hôtel, armé de son fusain et de son talent, nous offre une scène de poésie digne des plus beaux contes. Le regard de Simon est réaliste, mais suffisamment aiguisé pour « se savoir » observé par Audrey sous son déguisement. Gary, enfin, change de regard sur lui-même.

Et pour pénétrer plus intimement le coeur des personnages, Pascale Ferran use de la méthode de Truffaut: une voix narrative conte les pensées de Gary, clin d'oeil à la Nouvelle Vague pour un homme qui désire prendre le large.

La scène où Audrey voit virevolter un sac en plastique sur le toit de l'hôtel rappelle la scène d'American Beauty où Ricky enseigne à Jane comment voir la beauté en toute chose.



 Finesse, poésie, et un beau tandem d'acteurs


Jane, dans Bird People, c'est Audrey, joliment incarnée paAnaïs Demoustier, fraîche fleur dans Thérèse Desqueyroux, et si bien choisie pour ce rôle-ci : sa transformation lui va comme un gant. Quant à Josh Charles, on le connaît surtout en France pour son rôle dans The Good Wife, et il mériterait une belle carrière sur grand écran. Il est amusant de noter qu'il est habitué à la poésie au cinéma, puisqu'il a incarné, dans son premier rôle,  Knox Overstreet, élève de John Keating dans Le Cercle des poètes disparus


Josh Charles dans Le Cercle des poètes disparus, de Peter Weir (1989)
Josh Charles dans Le Cercle des poètes disparus, de Peter Weir (1989)


Dans le film de 1989, John Keating nous intimait déjà de changer de regard.

A la fin de Bird People, on quitte la salle plus léger, on se surprend à regarder le ciel. Raison de plus pour découvrir le film en salles : il faut pouvoir profiter, en sortant, d'une soirée estivale. Dépêchez-vous, les films intelligents et poétiques sont rares, et restent souvent peu de temps à l'affiche.

Courez-y. Bird People vous donnera des ailes.


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