dimanche 22 juin 2014

DIPLOMATIE: RÉFLEXION SUR L’OBÉISSANCE


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On Connaît la chanson, du regretté Alain Resnais, commence par une visite guidée de Paris. Camille, incarnée par Agnès Jaoui, indique aux touristes l'endroit où le Général Von Choltitz a finalement décidé de ne pas faire sauter les ponts de Paris. Dans cette introduction comique, le général nazi se met à chanter avec la voix de Joséphine Baker « J'ai deux amours... mon pays et Paris. »

Le film de Resnais (écrit par Jaoui et Bacri) suggère que le général se serait laissé séduire par la beauté de la ville, et l'aurait épargnée pour cette raison.

Le film Diplomatie nous propose une autre lecture. Hitler, tout d'abord, aurait voulu détruire Paris par jalousie. Une fois Berlin bombardée, pourquoi laisser Paris resplendir ? Cette théorie est intéressante si l'on connaît le passé d'Hitler. Peintre raté, il avait été refusé à l'école des Beaux Arts de Vienne. S'il s'était épanoui en tant que peintre, la face du monde en eût été changée. C'est ce qui a donné naissance au roman d'Eric-Emmanuel Schmitt, La Part de l'autre: la vie véritable d'Hitler alterne, chapitre après chapitre, avec la vie d'artiste qu'il aurait pu avoir.

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Diplomatie ajoute un ingrédient à la nuit historique: la présence du consul Nordling, qui aurait négocié avec Von Choltitz pour que Paris soit épargné. Or, comme l'explique Antoine de Baecque  dans le magazine Histoire :

« Cette nuit de discussion était impossible : Nordling ne parlait pas allemand et von Choltitz pas le français ; le premier a été victime d'une crise cardiaque la veille, le 22 août, et on l'imagine mal d'aplomb pour une telle épreuve ; surtout, la décision du général était prise depuis sa rencontre avec Hitler qu'il regarde désormais comme un fou dont il n'exécutera pas l'ordre le plus insensé. »

La présence de Nordling est donc une invention. André Dussolier fait d'ailleurs une entrée en scène digne d'un illusionniste, qui n'est pas sans rappeler celle d'Orson Welles dans Le Troisième homme. Il apparaît comme par magie, bon génie qui incitera le général au bien. Sa présence donne lieu à un huis clos passionnant: tours de rhétorique, ironie, saillies spirituelles, compassion, stratégie militaire, Nordling fera tout pour convaincre le général (merveilleusement incarné par Niels Arestrup) de désobéir aux ordres d'Hitler.

Et c'est bien une réflexion sur la désobéissance que nous propose le film de Volker Schlöndorff. Ce n'est d'ailleurs pas le premier.

Verneuil, dans I Comme Icare (1979), mettait en scène l'expérience de Stanley Milgram, menée dans les années 60.





Il s'agissait de demander à des anonymes de participer à une expérience scientifique. Ils devaient jouer à un jeu de mémoire avec un autre joueur, complice de l'expérience, et lui envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes à chaque mauvaise réponse. Le complice, sur sa chaise, mimait l'évanouissement, et l'on observait le cobaye arrêter par compassion, ou continuer d'envoyer des décharges. Près de 65% des individus allaient jusqu'à la décharge mortelle. L'expérience Milgram expliquait que le candidat allait souvent jusqu'à la décharge mortelle pour ne pas remettre en question le chemin parcouru. Arrêter, cela signifie que l'on a fait erreur. Rares sont ceux qui le reconnaissent, et mettent fin au processus.

Von Choltitz choisit de pas aller au bout de la logique de l'obéissance. Après sa rencontre avec Hitler, qu'il avait vu affaibli, et considérait comme un fou furieux, il ne croyait plus en la victoire de l'Allemagne. Il aurait néanmoins pu, ce fameux soir de 1944, se mettre, comme tant de soldats et de généraux, en état agentique : voir le Fürher comme seul décisionnaire, et faire sauter les ponts de Paris en déclinant toute responsabilité.

Paris doit donc son salut à la désobéissance d'un général nazi, qui n'avait connu jusque-là que l'obéissance.

Volker Schlöndorff ajoute aussi un dilemme cornélien à la psychologie du personnage. Le général est en effet pris à la gorge, et n'a a priori d'autre choix que d'exécuter les ordres. Il pose donc la question-clé du film à Nordling : Que feriez-vous ? Cette interrogation centrale concernant les comportements durant la Seconde Guerre Mondiale rappelle, non pas le cinéma, mais la chanson française: le dilemme était énoncé dans « Né en 17 à Leidenstadt » de Jean-Jacques Goldman, dont l'idée et l'introduction musicale ont été reprises par Michel Sardou dans « Qu'est ce que j'aurais fait moi ? »



En 2009, France 2 diffusait « Le Jeu de la mort, » documentaire qui reprenait l'expérience Milgram, mais utilisait hélas les mêmes ressorts que la télé-réalité (sensationnel, scandale, voyeurisme) quand elle prétendait les dénoncer.





En salles, le film Compliance (2012) de Craig Zobel, s'inspirait d'une historie vraie. Le film exposait, dans le cadre du quotidien, le mécanisme de l'obéissance aveugle et ses conséquences dangereuses.

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Dans Diplomatie, la désobéissance a une dimension héroïque, dans un hommage somptueux à la capitale, servi par un remarquable duo d'acteurs.




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