dimanche 22 juin 2014

HER DE SPIKE JONZE: DE 1984 A BLACK MIRROR


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Dans la peau de John Malkovitch parlait de l'ardent désir d'être quelqu'un d'autre. Spike Jonze, dans son nouveau film, propose un nouveau débat passionnant.

Malgré le titre, dans Her, c'est surtout d'un homme dont il est question. 

Theodore est un cyber-écrivain public : il écrit les lettres d'amour des autres, à l'heure où sa propre vie amoureuse reste lettre morte. Il écrit grâce à ce que George Orwell appelait, dans 1984, un « speakwrite. » Il est aujourd'hui possible « d'écrire » en parlant dans un micro, pour que les mots soient retranscrits à l'écran.

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Theodore ressemble au personnage de Tom dans 500 Days of Summer (500 Jours ensemble) cet architecte manqué réduit à rédiger des cartes de vœux. Mais Theodore a du talent pour parler à la place des autres, et c'est bien la voix qui est au cœur du film, de la voix de synthèse impersonnelle de l'ordinateur à la voix publicitaire qui, comme dans Minority Report, s'adresse à chaque client en particulier.

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Her est un film sur la solitude dans un monde d'hyper-communication. 




Téléphone rose, mails publicitaires, Theodore est assailli de voix, jusqu'à celle de Samantha. Samantha n'est pas une jolie femme rencontrée au hasard. C'est une jolie voix commandée sur Internet. Une machine, mais pas comme les autres. Tout d'abord, il s'agit de la voix de Scarlett Johansson, ce qui est très bien vu. Actrice célèbre pour sa beauté autant que la qualité de son jeu, Scarlett Johansson est une « beauté sexy, » comme son personnage l'explique dans Match Point. L'actrice fait donc fantasmer bien des hommes, qui s'identifieront sans mal au héros.

Her propose une réflexion sur l'intelligence artificielle. Samantha, si elle est machine, n'en paraît pas moins femme. Cette question était déjà posée dans le film Simone d'Andrew Niccol, réalisateur de l'excellent Truman Show.

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Samantha soulève des questions éthiques sur l'intelligence artificielle. N'est-on pas humain si l'on ressent ? Comme toutes les femmes, elle rit, plaisante, se vexe, pleure, fait des crises de jalousie, et se pose même des questions existentielles. C'est une confidente précieuse mais intrusive : elle sait instantanément tout de Théodore, en regardant son disque dur. L'invasion de la vie privée est dénoncée, dans le malaise du spectateur, tant celui de Theodore est vite passé. Avant de lui ouvrir son cœur, il se laisse déjà lire comme un livre ouvert. Spike Jonze a la finesse de montrer l'évolution des moeurs dans sa société futuriste: dans le monde de Theodore, sortir avec un appareil numérique n'a rien d'étrange, au point que c'est le couple véritable qui paraît incongru.

La frontière est floue entre la femme et le robot : la voix de Samantha sonne comme une voix intérieure, elle chuchote à l'oreille comme un diable numérique. Frontière floue? C'est aussi le cas dans Intelligence Artificielle de Steven Spielberg, où un petit garçon robot rêve, comme Samantha, d'être de chair et de sang. Deux Pinocchio modernes qui remettent en question notre propre humanité. France Culture a d'ailleurs consacré une émission très éclairante à ce sujet.

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Theodore, lui, éprouve la crainte de « ne jamais plus éprouver quoi que ce soit de neuf, seulement une version moindre de ses émotions passées. » Le problème était déjà exposé dans Strange Days, où le héros se contentait de souvenirs enregistrés de sa vie, plutôt que de vivre des expériences nouvelles. Débat récemment ravivé dans Black Mirror, série télévisée de Channel 4, chaîne britannique .

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Un épisode présente en effet un jeune homme obsédé par ses souvenirs, qu'il enregistre et se repasse en boucle. Dans un autre, un petit bonhomme bleu numérique insulte les gens, comme le personnage du jeu vidéo de Théodore. Dans un autre encore, une femme incapable de faire le deuil de son fiancé choisit également de « lui parler » par téléphone, jusqu'à lui redonner corps, avec des conséquences terrifiantes. Black Mirror dénonce aussi la prédominance de la pornographie comme nouvel opium du peuple. Cette série, cependant, est à prendre avec précaution : elle est produite par la société Endémol, créatrice de la première émission de télé-réalité Big Brother, en référence à Orwell, encore lui.

Rappelant tour à tour Le Meilleur des mondes (Samantha s'en veut de « ressentir de la colère ») Farenheit 451 (les livres s'écrivent seuls) et Gattaca (l'obsession de la perfection) Her est une nouvelle dystopie inspirée des anciennes, mais qui propose un angle très contemporain. 

Spike Jonze retrouve l'originalité et l'audace de ses premiers films. Her, à la fois dérangeant et touchant, offre une histoire romantique d'un genre nouveau, et une vraie réflexion sur notre temps.


***
Lors de l'avant-première de Her à l'UGC des Halles, en présence de Spike Jonze, j'ai eu la chance de lui poser deux questions: s'il connaissait Black Mirror et s'il était un admirateur d'Orwell. Il a répondu qu'il aimait surtout le thème du voyage dans le temps, faisant sans doute référence à HG Wells, auteur de La Machine à voyager dans le temps. Il a aussi indiqué avoir entendu parler de Black Mirror, sans avoir cependant vu la série.

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 Spike Jonze lors de l'avant-première de Her à l'UGC des Halles, Paris, le 21/02/14 




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