dimanche 22 juin 2014

MALEFIQUE : PAS TANT QUE ÇA


maléfique affiche.jpg

orange star.jpg


Mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?


Depuis quelques années, il est à la mode d'expliquer, au cinéma, pourquoi les méchants sont aussi méchants. Premier exemple notable, Darth Vader dans Star Wars. Quand le premier épisode de la série, La Guerre des étoiles, est sorti en 1977, Dark Vather était le méchant, et personne ne se demandait pourquoi. On ne connaissait pas non plus le passé de la méchante sorcière de l'ouest dans Le Magicien d'Oz, et on s'en tamponnait le coquillard.

Eh bien aujourd'hui, on se pose la question. De la « prélogie » Star Wars sortie entre 1999 et 2005, qui détaille comment un petit garçon est devenu un robot à tête de cloche, au spectacle musical de Broadway Wicked (franc succès depuis 2003) racontant la jeunesse de la sorcière verte allergique à l'eau, l'Amérique s'évertue à gloser sur la genèse du mal.

wicked.jpg

Dernier opus en date, Maléfique, des studios Disney. Autre sorcière terrifiante, mais cette fois dans La Belle au bois dormant en 1959, Maléfique, vexée de ne pas avoir été invitée à la fête, jetait un sort à Aurore dans son berceau.

L'enfance malheureuse d'une sorcière


Disney a inventé une enfance à la sorcière. Orpheline (c'est triste) un jeune homme lui brisait le cœur à seize ans (encore plus triste) avant de la reconquérir pour la trahir (carrément pas cool.) Or, ce jeune homme deviendra le père d'Aurore, et c'est là que tout se complique. Maléfique se vengera du père sur la fille, avec une malédiction incluant quenouille et sommeil profond.


Fuseau.jpg


Dans Maléfique, c'est la sorcière qui semble détenir tous les pouvoirs. Les trois fées sont reléguées au rang de commères. Angelina Jolie campe une féé Carabosse sexy et furieuse, qui se bat contre l'invasion de la forêt par les hommes. Cependant, elle apparaît moins en femme engagée qu'en Catwoman vengeresse, au point de rappeler le cliché sexiste de Lara Croft, à qui Angelina Jolie avait prêté son corps dans Tomb Raider, en 2001. L'actrice est tout de même assez bien choisie pour ce qui est du visage de l'héroïne.

Un livre passionnant, intitulé Les méchants chez Walt Disney de Ollie Johnston et Franck Thomas (éditions Dreamland, 2000) indique que les vilains ont souvent un visage osseux ou en lame de couteau, tandis que les gentils, à l'image de Mickey, ont un visage rond qui suscite la sympathie.


méchantes-00.jpg


N'est pas Tim Burton qui veut


Le chef opérateur de Maléfique s'appelle Sean Demler. Habitué des blockbusters, on lui doit pourtant la sublime photographie de Danse avec les loups (1991) Il propose ici une esthétique qui semble hésiter entre la fantasy des années 80 et le gothique de Tim Burton. Maléfique ravira les nostalgiques : les goblins de la forêt rappellent les créatures et marionnettes imaginées par Frank Oz et Jim Henson pour Dark Crystal (1982) et Labyrinthe (1986)


labyrinth_3 (1).png


Quand Maléfique prend le pouvoir dans sa forêt de ronces, Disney donne le sentiment de vouloir faire du Burton, sans vraiment y parvenir. C'est fort dommage, car Tim Burton avait justement été pressenti pour la réalisation du film. C'est finalement Robert Stromberg, réalisateur quasi-inconnu, qui a été choisi. Ce n'est pas la première fois que le cinéma officiellement destiné à la jeunesse chasse sur les terres de Burton, avec un succès discutable.

Cela prouve par ailleurs que Disney, premier groupe de divertissement au monde, a encore du mal avec la noirceur, qu'elle soit des sentiments ou de l'image. Beaucoup seront séduits, néanmoins, par l'esthétique du film: certains plans sont splendides, notamment Maléfique sur son cheval noir dans le soleil couchant.

Une méchante vidée de tout intérêt


Hélas, ce qui déçoit le plus, dans ce dernier Disney, comme bien souvent, c'est le scénario (le quoi ?) Qu'importe la débauche de moyens, de bons effets spéciaux ne vaudront jamais une bonne intrigue.

On le sait, les méchants, en littérature comme au cinéma, sont bien plus passionnants que les gentils. Répliques cinglantes et noirs desseins ont fait la gloire de Richard III de Shakespeare. Edmund, dans Le Roi Lear, est nettement plus réjouissant que son frère Edgar, vertueux mais ennuyeux comme la pluie. Au cinéma comme au théâtre, les méchants sont carrément plus fun.


villains.jpg


Disney, en voulant réinventer la sorcière de La Belle au bois dormant, la trahit en changeant sa fin. Car dans ce prequel, la sorcière s'attendrit peu à peu devant la jeune princesse. Si Angelina Jolie est douée dans le registre de l'émotion, les studios ont volé au rôle sa possibilité jubilatoire, que l'actrice aurait incarnée avec aisance.

À la fin ne reste qu'une cruelle sans cruauté, vidée de sens, aussi fade que la princesse qu'elle protège. Comme dans Wicked sur Broadway, la production n'a pas résisté à la tentation du happy end pour tous, vrais gentils et faux méchants. Ils ont, du même coup, rendu absurde la fin du classique de 1959. Disney renie jusqu'au nom de Maléfique qui, littéralement, est censée faire le mal.

Un énième film pour adulescents


Le film, à l'image de nombreuses productions récentes reprenant un conte de fées, oscille sans cesse quant au public à qui elle s'adresse. Les goblins et la forêt magique raviront les plus jeunes. L'actrice sexy et l'esthétique Burton réjouiront ce large public difficile à délimiter : les adulescents.

À tant vouloir plaire à tout le monde, le conte, ici, rate le but qu'il se propose. Le manichéisme et la mort de la sorcière ont pourtant un rôle fondamental dans le conte, comme l'explique Bruno Bettleheim dans Psychanalyse des contes de fées, paru en 1976.

psy des contes.jpg
 
Ironiquement, c'est dans un souhait de modernité, en complexifiant l'intrigue, que Disney lui ôte tout intérêt. Si l'on peut reprocher au dessin animé de 1959 d'être conservateur (mais à l'image, il faut l'avouer, des films de l'époque) Maléfique s'avère faussement moderne.

Tout le monde il est gentil


Les studios ont toujours eu du mal à prendre de la distance avec ses classiques. Sorti en 2007, Il Etait une fois se voulait parodique mais ne disposait pas de l'autodérision nécessaire, contrairement au Shrek de Dreamworks, studios concurrents.

Pour ce qui est de la fin de Maléfique, elle illustre très bien l'expression niaise « Tout est bien qui finit bien. » En complexifiant son intrigue dans un « tout-psychologisant, » Disney lui a fait perdre toute sa force et, hélas... sa beauté.




D'accord, pas d'accord avec l'article ? Dites-le en commentaire !




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire