dimanche 22 juin 2014

DANS L'OMBRE DE MARY: DISNEY ET SON COMPTE EN BANKS


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Mary Poppins à l'affiche


Changement de titre pour le nouveau Disney. De Saving Mr Banks, traduit au Québec par « Sauvons Mr Banks » nous arrivons en France à un titre lourdement explicatif « Dans l'ombre de Mary: la promesse de Walt Disney. »

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Le titre américain fait doublement référence à l'argent : le père de famille dans Mary Poppins s'appelle Mr Banks et travaille, comme son nom l'indique, dans une banque. Saving, en anglais, c'est à la fois sauver et économiser. L'ironie du titre américain et de la traduction québécoise est savoureuse : Mr Banks, c'est aussi Walt Disney, homme richissime, mais qu'il faudrait « sauver, » comme le soldat Ryan dans le film de Spielberg, dont le premier rôle était d'ailleurs tenu par Tom Hanks.

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Dans l'affiche américaine, le titre et le nom Banks prennent une place prépondérante, juste à côté de Walt Disney, présenté comme le héros du film. Mais ce qui importe vraiment, comme l'indique la version française, c'est ce qui se passe dans l'ombre. Disney et Pamela Lyndon Travis sont représentés par la silhouette de leur création : Mickey et Mary Poppins. L'ombre de Mickey permet un effet l'agrandissement grotesque de la souris, qui courtise la nanny anglaise, les bras grands ouverts. C'est ainsi que Disney accueillera l'auteur. Mais PL Travers, reste longtemps de marbre. La déformation de Mickey le rend quasi-effrayant, comme s'il allait écraser Mary Poppins de son "hug," câlin à l'américaine.

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Une biographie de PL Travers... et Walt Disney


Lorsque Disney parle de son père, Elias Disney, à la fin du film, il le qualifie "d'homme dur en affaires" et "près de ses sous" ("a tough businessman, a save-a-penny-any-way-you-can sort of fellow") qui expliquerait qu'il ait exploité ses deux fils, Roy et Walt, en les envoyant distribuer des journaux dans le rude hiver du Missouri. La scène, hélas, est trop empreinte de pathos, auquel John Lee Hancock, réalisateur de The Blind Side (2009) nous avait déjà habitués. Walt Disney se prête à la confidence pour mieux évoquer le père de PL Travers, banquier qui aurait mieux fait d'être artiste peintre, voyageur, ou, tout comme sa fille, écrivain.

Le film des studios Disney ne présente pas, bien sûr, le fondateur et icône de l'entreprise comme un homme d'affaires carnassier. Walt Disney apparaît comme un patron fort sympathique.

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Cependant, contrairement à ce que l'on aurait pu croire, le film ne propose pas non plus une hagiographie. Disney apparaît ouvert et souriant, mais aussi en homme d'affaires, qui arrive à Disneyland en limousine, et n'hésite pas à "oublier" d'inviter l'auteur à l'avant-première de Mary Poppins pour "protéger le film." Cette avant-première, comble de l'ironie, a lieu à Bur-bank, en Californie. 

Disney avait pourtant insisté auprès de l'auteur pendant vingt ans pour obtenir les droits du livre, et c'est bien ce contrat qui rapproche Disney et Travers: il devient l'objet d'un chantage de l'écrivain pour avoir son mot à dire sur l'adaptation de son oeuvre.

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Là réside l'intérêt du film: l'air de rien, il offre une réflexion sur l'adaptation façon Disney, et plus largement sur le rôle de l'artiste, et la différence entre vérité et réalité, faits et fiction.

L'enfance idéalisée de Travers dans les premières images est presque écœurante de clichés: champ de blé, boucles blondes, père aimant racontant de belles histoires, les studios Disney semblent s'auto-caricaturer, et John Lee Hancock paraît étaler son goût pour les bons sentiments.

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Or, cette image idéalisée est démentie tout le long du film. Dans l'enfance de Travers, les chevaux de bois, plutôt que de s'envoler pour participer à une course auprès de chevaux animés, se meuvent tristement dans un manège qui tourne à vide, dans la foire minable d'un village perdu en Australie. Attention Spoiler [Les studios Disney, pour une fois, n'édulcorent pas : le père est alcoolique, la mère est dépressive et suicidaire. Dans une scène nocturne où elle joue à Virginia Woolf, elle est sauvée in extremis par sa fille, qui ne parviendra pas, hélas, à sauver son père malade. Il ne sera pas sauvé non plus par la nounou qui inspira Mary Poppins, et qui avait pourtant promis de tout arranger.]

Pour cette nounou originelle, le choix de l'actrice Rachel Griffith est excellent.

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Rachel Griffith, connue pour son rôle sarcastique dans Muriel (1994) et sa composition formidable pour Brenda dans Six Feet Under, est une anti-Mary Poppins. Pragmatique, efficace, un peu sèche, elle n'est pas du genre à prendre le thé au plafond ou à chanter avec les oiseaux.

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Le film est empli de promesses: Walt Disney promet à ses filles d'adapter le roman qui les faisait rire enfants, PL Travers se promet de ne pas laisser les Américains galvauder son oeuvre, le père de Travers promet à la fillette de ne jamais la quitter, promesse qu'il ne tient que métaphoriquement. L'auteur, finalement, tient la promesse du père à sa place, en créant George Banks, immortalisé dans ses livres, et naturellement à l'écran en 1964. C'est donc sur la promesse que choisit d'insister la traduction française et son affiche:


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Voyez comme l'ombre de Mickey a disparu ? Peur des distributeurs que Mickey ne fasse "ombrage" au film ? Disparu aussi, Mr Banks, au profit du personnage et de son auteur. C'est drôle comme la prévalence de l'auteur sur le producteur dans le cinéma français, contrairement à la logique hollywoodienne, se retrouve ici. Disparu encore, le nom de Poppins, auquel l'auteur tient particulièrement, comme elle le précise au début du film, quand les Américains, ouverts et familiers, l'appellent "Notre Mary." Ajoutez à cela le sous-titrage, assez lourd et sirupeux du titre français, "La promesse de Walt Disney," qui vient effacer le côté sombre de la genèse du film.

Tom Hanks, habitué des studios Disney, incarne plutôt bien son fondateur, surtout lorsque l'on entend, au générique de fin, la voix de Walt, proche de celle de l'acteur. Emma Thompson, bien sûr, est parfaite dans son rôle de dame londonienne, amatrice de thé et méfiante du monde de Mickey. Mention spéciale pour Paul Giamatti, admirable acteur de second rôle, plus souvent vu dans les films indépendants que dans les grosses productions, et qui joue le rôle du chauffeur.

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On retrouve le contraste comique attendu entre une Anglaise distinguée et la nonchalance des Américains. Le film, malheureusement, comporte des longueurs (il dure 2h05) et verse trop souvent dans le mélodrame. Les studios Disney, cependant, nous offrent pour la première fois un peu d'ironie à leur propre adresse, par le truchement sarcastique de PL Travers. Saving Mr Banks se conclut sur l'idée d'Aristote que l'art n'est pas censé représenter ce qui est, mais ce qui devrait être.

Quant à PL Travers qui, bien avant JK Rowling, avait choisi les initiales pour ne pas que ses livres soient boudés par les petits garçons, on la présente en vieille fille par facilité, alors que sa personne était à l'évidence complexe. Mais pour la découvrir, un documentaire s'avère plus judicieux. Le film transforme peut-être la vérité sur cette femme au caractère et au passé difficiles, mais la présente comme profondément humaine.

PL Travers correspond sans doute à ce que Laura Michelle Kelly, qui incarne Mary Poppins dans le musical de Broadway, dit du personnage : "She loves endlessly, but doesn't show it."

Elle aime infiniment, mais ne le montre jamais.

Pamela Lyndon Travers
Pamela Lyndon Travers


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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !