dimanche 22 juin 2014

TRANSCENDANCE: QUAND LE FUTUR SENT LE DÉJÀ VU



orange star.jpg



La mode est aux dystopies. De Hunger Games à Divergente, de Her à The Rover, les cinéastes des années 2010 semblent se passionner pour les tableaux futuristes cauchemardesques.


Une énième dystopie

C'est le cas dans Transcendance, où Johnny Depp campe un brillant scientifique nommé Will Caster, épris d'intelligence artificielle. C'est le deuxième film sorti cette année sur le sujet, après l’excellent Her de Spike Jonze.

her-movie-poster.jpg


Hélas, l'originalité et l'humanité qui émanaient du film de Jonze sont absentes dans Transcendance. On pouvait cependant attendre beaucoup de Wally Pfister, dont c'est la première réalisation. En effet, il s'agit du bras droit de Christopher Nolan : on lui doit l'étonnante photographie de Inception, et celle, très réussie, de la prélogie Batman.


Un air de série B

Transcendance, contrairement à la nouveauté de Inception à sa sortie, possède un parfum de déjà vu. Sa photographie, justement, rappelle des films de série B des années 90, notamment les adaptations douteuses des romans de Stephen King, comme  Le Cobaye, de Brett Leonard.


le cobaye.jpg

Affiche du film Le Cobaye, de Brett Leonard (1992)


Dans ce film de 1992, un simple d'esprit (figure récurrente chez King, qui réapparaît dans Le Fléau) écoule des jours heureux à tondre la pelouse. Un jour, il fait la rencontre d'un scientifique qui décide de faire de lui un cobaye : le simple d'esprit deviendrait intelligent grâce au pouvoir de l'informatique. L'expérience, on le devine, fonctionne un peu trop bien, et le gentil jardinier devient un être supérieurement intelligent, avant de se transformer en homme-machine assoiffé de pouvoir.


Jouer à Dieu, c'est pas bien

La morale attendue est bien là : il est dangereux de jouer les Dr Frankenstein, car les conséquences peuvent s'avérer terrifiantes. Le roman de Mary Shelley avertissait déjà des dangers encourus s'il prenait l'envie à un scientifique de jouer le rôle de Dieu.

frankenstein.jpg

Le personnage du chercheur dans Le Cobaye (incarné à l'écran par Pierce Brosnan) était aussi inspiré du Dr Moreau et de ses expériences sur les animaux dans le roman de HG Wells.

ile_dr_moreau.jpg

Le scientifique de Transcendance s'inscrit dans cette lignée. La morale reste la même: Will Caster joue à l'apprenti sorcier, pense troubler l'ordre de la nature avec succès, avant que la création n'échappe au créateur dans une réaction en chaîne infernale. La logique américaine voudra que le scientifique aille trop loin et que le monde entier paie le prix de sa folie. La référence à Dieu est lourdement appuyée, dès le début du long métrage : un quidam demande à Will Caster s'il veut « créer un dieu, son propre dieu. » et Will de répondre sans donner aucune information « N'est-ce pas ce que l'homme a toujours fait ? »

Will Caster et son épouse se prennent tellement pour Dieu qu'il rendent la vue à un aveugle, grâce à une machinerie effrayante aux pattes d'araignée, qui évoque les Spyders de Spielberg dans sa très bonne adaptation de  Minority Report.






Dommage pour les fans, Johnny Depp meurt au bout d'un quart d'heure. Ce n'est pas vraiment un spoiler, puisque c'est là que l'histoire débute : le héros du film n'est finalement pas le scientifique, mais son épouse, elle aussi chercheuse en intelligence artificielle, et prête à tout pour sauvegarder (dans tous les sens du terme) la mémoire de son mari. C'est alors qu'elle enregistre les ondes cérébrales de son époux dans un ordinateur, parvenant à recréer un semblant de sa conscience, de ses souvenirs et, croit-elle, de son être.

depp.jpg

Johnny Depp, chercheur en intelligence artificielle dans Transcendance


Impression de réchauffé

Impression de réchauffé, encore. Dans un épisode de « Black Mirror, » intitulé « Be Right Back, » une jeune femme, inconsolable après la mort de son compagnon, décide de lui redonner vie grâce à un système intelligent. Après lui avoir parlé au téléphone (le scénario est en cela très proche du Her de Spike Jonze) elle le ressuscite sous forme d'homme-robot, dans une fine réflexion sur l'impossibilité du deuil.


be right back.jpg

Le personnage de Martha dans l'épisode de Black Mirror "Be Right Back"


En regardant Her, on accordait une âme à Samantha dès les premières minutes. Dans Transcendance, à peine le temps de s'attacher au couple qu'il n'est déjà plus, à peine le temps de prendre en affection le chercheur qu'il est déjà machine. La réalisation trop rapide et saccadée de Wally Pfister empêche le spectateur de réellement s'identifier aux personnages, si bien que l'on ne s'intéresse guère à leur destin. Le montage donne un aspect brouillon à l'ensemble.

Dans un scénario qui se veut sans manichéisme, Transcendance présente un réseau terroriste qui n'est pas sans rappeler l’armée des douze singes dans le film du même nom.

armée des 12.jpg

L'armée, dans le film de 1992, s'avère être un groupe d'écolos engagé dans la libération des animaux. Les terroristes ne sont donc pas ceux que l'on croit. Réalisé par le génial Terry Gilliam, il s'agissait du second volet de son triptyque sur la dystopie, après le classique de science-fiction Brazil, directement inspiré du 1984 de George Orwell. Le formidable troisième volet, Zero Theorem, sort d'ailleurs le même jour en France que le film de Pfister.


The-Zero-Theorem.jpg

Le Théorème Zéro, de Terry Gilliam


Vous avez dit Stephen King ?


Dans Transcendance, le manichéisme est bien là. Le quartier général de Brightwood devient celui du Mal. Un jeu de mots trop évident sur « Bright » réserve la ville aux gens brillants. Le choix de la photographie évoque une autre adaptation de Stephen King, Le Fléau. Dans la trame de King, le Bien et le Mal s'affrontent dans une allégorie en trois volumes.




Les bons se retrouvent dans un champ de maïs auprès d'une vieille dame jouant de la guitare, Mère Abigail, et les méchants se regroupent à Las Vegas autour de Randall Flagg, incarnation du diable. Le quartier général du démon dans la mini-série - vieille de vingt ans - semble avoir inspiré le Brightwood de Pfister : déserté, écrasé de soleil, où la mort règne en maître.


brightwood 1.jpg

La ville de Brightwood dans Transcendance, quartier général des chercheurs en intelligence artificielle.


Johnny Depp est plutôt convaincant dans la version robotisée de lui-même. On retrouve avec joie Rebecca Hall, star montante du cinéma, qui illuminait récemment le film Une Promesse, de Patrice Leconte. L'éternel flegme de Morgan Freeman et le talent de Paul Bettany ne parviennent pas à sauver un film dont le scénario ne tient pas debout. De plus, les acteurs ne sont vraiment bons que s'ils sont bien dirigés. Kate Mara, très douée dans la série House of Cards, devient ici transparente.


Comment passer deux heures sans les perdre


Si l'on s'intéresse à l'homme-machine, la réalité se révèle bien plus passionnante (et inquiétante) que cette molle fiction, la preuve dans le documentaire infrarouge de France 2, Un homme presque parfait, diffusé en 2011.

Transcendance, qui souhaite profiter de la mode des dystopies, apparaît paradoxalement dépassé, ringard avant même sa sortie. Deux heures que l'on occuperait mieux à lire une nouvelle d'Isaac Asimov, qui s'intéressait à la conscience des robots bien avant que Hollywood n'y mette le nez. Dans « Le robot qui rêvait, » l'auteur démontrait, sans effets spéciaux ni acteurs millionnaires, que l'homme pouvait être machine et la machine... bien plus qu'un homme.


le-robot-qui-revait-1383.jpg


D'accord, pas d'accord avec l'article ? Postez un commentaire !



Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


orange star.jpg
orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !