samedi 28 juin 2014

ZERO THEOREM : L'ÉQUATION IMPOSSIBLE DE TERRY GILLIAM










Trente ans après Brazil, et vingt ans après L'Armée des douze singes, Terry Gilliam dévoile enfin son troisième opus inspiré du 1984 de George Orwell. Brazil parlait du poids de la bureaucratie et du manque de contact humain. L'Armée des douze singes proposait une réflexion sur le terrorisme. Zero Theorem est une allégorie du management d'aujourd'hui et de ses conséquences terrifiantes s'il était poussé à son paroxysme.


Quand Big Brother s'appelle Management



Zero Theorem nous présente dès les premières images un monde sens dessus dessous, dans un futur rétro et coloré. La technologie envahit le cadre : dans une publicité personnalisée qui s'adresse à chacun individuellement, comme dans Minority Report, une jeune femme vantant les mérites d'une banque scande son slogan : Assez n'est jamais assez. Ce slogan donne le ton et l'une des clés du film. Terry Gilliam, dans le dernier opus de sa trilogie orwellienne, attaque le culte du « toujours plus » et de la performance au travail: son Big Brother se nomme Management.

Qohen Leth (génial Christoph Waltz) est un workaholic (accro au boulot.) Il semble attendre éternellement un coup de téléphone qui ne vient pas. Isolé, geek, nerd, la chanson "Creep" de Radiohead lui va comme un gant, dans une version jazz très réussie.


Terry Gilliam filme Qohen d'une manière qui évoque à la fois Brazil et les films de Jean-Pierre Jeunet : les deux cinéastes ont un goût pour les acteurs à gueule et les focales courtes. 
Christoph Walz dans Zero Theorem de Terry Gilliam (2014)
Christoph Walz dans Zero Theorem de Terry Gilliam (2014)


Daniel Emilfork (Krank) dans La Cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet (1998)
Daniel Emilfork (Krank) dans La Cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet (1998)

Au début du film, Qohen Leth frôle déjà la folie. Gentiment schizophrène (il dit "nous" à la place de "je") il combat sa solitude en faisant mine d'être plusieurs.



Il souffre également de phobie sociale. Il est allergique au toucher, comme Jill Layton dans Brazil. Il ressemble aussi à L’Étranger de Camus : il n'a pas accès à ses propres émotions. Pas d'inquiétude, Qohen consulte une psychologue... sur logiciel (Tilda Swindon, toujours méconnaissable.) 

Un dialogue absurde, sans cesse interrompu par une voix féminine qui rappelle à Qohen ses obligations professionnelles. Le travail analytique, par conséquent, n'est guère efficace.

Jusqu'au jour où Qohen rencontre Bainsley, pin-up à la perruque rose, plutôt bien interprétée par Mélanie Thierry. 


Mélanie Thierry (Bainsley) dans Zero Theorem
Mélanie Thierry (Bainsley) dans Zero Theorem



Leur relation sera entièrement virtuelle. Le sexe, dans ce futur-là, est considéré comme dangereux. Avec une touche d'humour, Gilliam montre un homme sortant d'un sex shop sur une civière. Bainsley évoque les maladies sexuellement transmissibles et s'inquiète du pouvoir en place. En effet, comme dans 1984, le sexe est l'ennemi du gouvernement. Selon Winston Smith, anti-héros du roman de George Orwell, c'est la puissance qui peut réduire le parti en miettes. Lors de l'un de leurs rapports virtuels, Qohen veut s'écrier qu'il se fout du Management, et Bainsley lui dit, paniquée : "Ne pense même pas une chose pareille." Le crime de la pensée est directement inspiré d'Orwell.



Lisez le panneau


Si le sexe est l'ennemi du gouvernement, il en est de même pour le bonheur. Dans une scène très drôle, Qohen et Bob, petit génie de l'informatique, sont assis dans un parc, devant une multitude de panneaux d'interdiction. 




En vrac, interdiction de s'embrasser, d'être vieux, de dire bonjour, de jouer au cerf-volant ou au ballon, de sourire, de porter des talons hauts, de tourner à gauche. Ces panneaux délirants et effrayants rappellent les proclamations de Dolores Umbridge dans le cinquième volet de Harry Potter.


Les proclamations de Dolores Umbridge accrochées sur les murs de Hogwarts, dans Harry Potter et l'ordre du phénix, de David Yates (2007)
Les proclamations de Dolores Umbridge accrochées sur les murs de Hogwarts, dans Harry Potter et l'ordre du phénix, de David Yates (2007)


Dans sa dictature pince sans rire, Terry Gilliam reprend en fait une idée très ancienne propre au genre de la dystopie : en 1921, Zamiatine parlait déjà du bonheur comme ennemi de l’État. Dans Nous Autres, considéré comme le premier roman de science-fiction, le numéro D-503 espérait que le gouvernement trouve rapidement une solution au "problème du bonheur."





Le bonheur rend les citoyens imprévisibles, et les empêche de rester sous le contrôle de Big Brother. En toute hypocrisie, le gouvernement affirme pourtant assurer le bonheur des citoyens. C'était aussi le cas dans Brazil.








Affiche de propagande dans Brazil. "Le bonheur: il nous concerne tous" (ma traduction)

Dans Zero Theorem, Mancom, super-entreprise de communications dans un monde où personne ne communique, enchaîne les promesses mensongères. Son slogan « Making sense of everything good in life » promet le sens et les petits plaisirs quotidiens, quand le management organise le chaos, et interdit la joie pour mieux contrôler ses employés. D-503, chez Zamiatine, espérait que l'on trouve une formule scientifique pour résoudre le problème du bonheur.


Les nombres imaginaires : de la logique à la folie


Dans le roman russe, on trouvait une bien étrange formule mathématique, celle de la racine carré de moins un. Vous avez bien lu. Votre prof de maths vous disait que la racine d'un nombre négatif n'existait pas ? En science-fiction, les personnages jouent le jeu des nombres imaginaires, et en paient le prix de leur santé mentale. Dans 1984, Winston finit par croire que deux et deux font cinq.

2+2=5, formule mathématique délirante dans 1984, a inspiré une chanson de Radiohead
2+2=5, formule mathématique délirante dans 1984, a inspiré une chanson de Radiohead



La torture mathématique de Qohen Leth dans le film de Gilliam s'appelle le théorème zéro. Une voix féminine robotisée lui répète sans cesse : « il faut que zéro soit égal à 100%. » Vous ne comprenez pas ? Lui non plus. Et c'est là que la critique du management selon Terry Gilliam prend toute son ampleur : il dénonce un monde du travail où l'on force les employés à atteindre des objectifs impossibles, tout en exerçant sur eux une pression insupportable. Dans la société cauchemardesque du dieu Management, tous les employés sont sujets au burn out. Pour les « motiver, » on leur fait miroiter des promesses absurdes : dans le cas de Qohen, le fameux coup de téléphone qui lui révélerait le sens de la vie.


Brazil, trente ans plus tard (attention spoilers)



Car c'est cela qui obsède le personnage : trouver le pourquoi de l'existence. Noyé dans un quotidien virtuel, Qohen rêve de contact réel. Il est en cela le miroir de Sam Lowry dans Brazil qui, fatigué de son métier de bureaucrate, s'échappait par le rêve.







La fin de Brazil était traumatisante. Sa fin véritable n'apparaît que trente ans plus tard, dans Zero Theorem. Sam Lowry était piégé dans un rêve éternel. Quand un brin de réalité s'offre à Qohen Leth, il la refuse, préférant attendre son coup de fil imaginaire. Terry Gilliam choisit ainsi une issue encore plus pessimiste pour son troisième épisode que pour le premier. Dans 1984, Winston Smith oubliait son amante, Julia, et Big Brother gagnait la partie. Dans Zero Theorem, Qohen oublie Bainsley. Il choisit de plonger dans le néant, et devient son propre dieu : c'est ainsi qu'il résout son théorème impossible.


Tout est dans le nom


Cohen, en hébreu, signifie « dévoué, dédié. » Le personnage de Terry Gilliam est donc dévoué corps et âme à son travail. Mais son nom de famille, Leth, proche de lethal (« fatal » en anglais) nous indique dès le départ que le protagoniste est voué à la mort. Son collègue, Joby (excellent David Thewlis) possède un nom qui veut dire « travail, » et réfère aussi à Job, personnage biblique subissant maintes souffrances avant d'être récompensé par Dieu. 


David Thewlis (Joby) dans le film de Terry Gilliam
David Thewlis (Joby) dans le film de Terry Gilliam


Joby incarne donc le parfait jouet du management : il accepte toutes les épreuves et toutes les injustices sans se révolter. La récompense, cependant, n'arrive jamais.

Que penser, enfin, du Q à l'initiale de Qohen ? Il s'agit peut-être d'un autre clin d’œil à la science-fiction : Dans Star Trek, les Q sont des êtres omnipotents et omniscients, ce qui expliquerait le destin de Qohen Leth.

Si vous aimez Zero Theorem, vous aimerez...



Zero Theorem termine brillamment la trilogie d'anticipation de Terry Gilliam, et s'inscrit dans une époque où la dystopie est reine au cinéma. Sorti le même jour sur les écrans français que le navrant Transcendance, Gilliam triomphe là où Pfister s'effondre : il propose une analyse passionnante de notre époque. 


Plusieurs plans de Zero Theorem raviront les amateurs du genre.


Le début du film rappelle les premières minutes de Mr Nobody de Jaco Van Dormael.


Qohen, attaché dans son bassin vide, ressemble aux Precogs de Minority Report


Qohen Leth dans Theorem Zero
Qohen Leth dans Zero Theorem







Les Precogs dans Minority Report de Steven Spielberg (2002)
Les Precogs dans Minority Report de Steven Spielberg (2002)


La relation entre Bob et le Dieu Management est proche de la relation père-fils dans La Antena (Telepolis) du réalisateur argentin Esteban Sapir. 


Affiche française de Telepolis (2007)
Affiche française de Telepolis (2007)

L'omniprésence des rats a la même fonction que dans Cosmopolis de Cronenberg, et La Peste de Camus : Cronenberg nous disait de ne pas devenir des rats au service du capitalisme, Gilliam nous donne le même avertissement vis-à-vis du monde de l'entreprise. 





Les employés y pédalent (et y perdent les pédales) comme dans le second épisode de Black Mirror, « 15 million merits. » La formule mathématique impossible censée donner la clé du sens de la vie résonne comme celle de Max dans Pi de Darren Aronofsky.




Terry Gilliam a compris Orwell comme nul autre avant lui. Il a tourné une trilogie très librement inspirée de 1984, et en même temps très fidèle à l'esprit de l’œuvre. Le cinéaste a gardé son génie visionnaire. À 73 ans, il s'inscrit comme l'un des grands réalisateurs de notre temps.


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Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !