dimanche 27 juillet 2014

AU PREMIER REGARD: L'AMOUR, À PERTE DE VUE




Diderot, dans Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, nous expliquait en substance que les aveugles y voyaient mieux que les autres.



Les aveugles y verraient plus clair, justement parce qu'ils ne se fient pas à ce sens surinvesti et trompeur: la vue. 

L'amour sans regard

Combien de films nous parlent du coup de foudre, appelé par les anglophones "love at first sight"? 

Comment parler d'amour autrement, quand tant a été dit, écrit, filmé ?

Voici ce que propose Daniel Ribeiro, cinéaste brésilien de 32 ans: montrer l'éducation sentimentale d'un jeune homme, privé de ce sens qui, en amour, est trop souvent considéré comme le seul qui vaille.

Même Roméo déclare, après avoir rencontré Juliette: "Je n'avais jamais vu la beauté véritable avant ce soir." L'oeuvre fondatrice de Shakespeare nous parle donc d'amour au premier regard. 


Claire Danes et Leonardo di Caprio Roméo + Juliette de Baz Luhrmann, (1997)
Claire Danes et Leonardo di Caprio Roméo + Juliette de Baz Luhrmann, (1997)

Loin des yeux


Maintes œuvres ont suivi, qui racontaient la beauté physique (notamment féminine) et un amour né seulement des yeux.

Bien sûr, il eut des essais sur le thème de l'amour sans y voir. L'un de ces films était une rom-com facile. Il s'agit de Premier Regard, de Irwin Winkler (1999) La traduction française de son titre proposait le même jeu de mots que pour le film de Ribeiro.


Son slogan "C'est avec le cœur qu'on voit le mieux" reprenait avec mièvrerie la formule de Saint-Ex.


Vingt-cinq ans avant cette comédie romantique, Dino Risi filmait, dans un chef-d'oeuvre, un aveugle passionné par le parfum des femmes.

Affiche française de Parfum de femme (1974)
Affiche française de Parfum de femme (1974)

Les films sur les aveugles sont peu nombreux, et peu sont remarquables. Est tout de même sorti, récemment, le polar réussi de Xavier Palud, À l'aveugle (2011)

Jacques Gamblin en flic amer et sarcastique (façon Lino Ventura) et Lambert Wilson en aveugle fascinant
Jacques Gamblin en flic amer et sarcastique (façon Lino Ventura) et Lambert Wilson en aveugle fascinant





Dans ce polar, Narvik, accordeur de piano aveugle, déclare: "Être libéré de l'image permet de prêter attention à d'autres choses."

Le plaisir des sens


Au Premier Regard de Daniel Ribeiro débute comme ses personnages Leo et Giovanna: paresseusement. Puis Gabriel entre en scène, et un triangle amoureux débute, illustré sur l'affiche.


Gabriel, Giovanna et Leo dans Au Premier regard
Gabriel, Giovanna et Leo dans Au Premier regard
Ce n'est que lorsque Leo, le héros, fait jouer ses autres sens et s'éveille à l'amour que le film commence vraiment. La scène au cinéma initie sa transformation avec délicatesse. L'ouïe, l'odorat, le toucher, le goût, chaque sens aura son instant de gloire.

Deuxième originalité d' Au Premier Regard, Léo se découvre homosexuel. On pense aisément à La Vie d'Adèle, où une adolescente se découvrait une passion pour une autre jeune fille.



Difficulté double, donc, pour le jeune amoureux :  exprimer ses sentiments quand les regards sont impossibles, et deviner si Gabriel est attiré par les garçons, lui en particulier.

Avec un regard, on se comprend sans le dire. Mais si l'on n'ose pas dire et que le regard manque ?

L'aveuglement des autres



Au Premier regard parle autant de la cécité de Leo que de l'aveuglement des autres. Daniel Ribeiro montre avec talent l'obstination de l'entourage de Leo et Gabriel à ne pas voir leur relation naissante.



Il dénonce aussi, par petites touches, les lâchetés quotidiennes dans le monde lycéen: se fâcher et faire semblant de ne pas voir l'autre, profiter de la cécité d'un ami pour ne pas avouer sa gêne ou son ressentiment, se moquer de son handicap dans une mauvaise farce.

A ce titre, la scène de la fête est intéressante. On a vu maintes fois, dans les films sur les années lycée, le fameux jeu de la bouteille.

Le hasard est censé décider qui embrassera qui. Mais quand l'un des joueurs est aveugle, le jeu peut se changer en farce cruelle. Le montage est particulièrement réussi dans cette scène d'Au Premier regard.

Solitude et solidarité


C'est dans la seconde partie que le talent de Daniel Ribeiro se déploie le mieux. L'histoire de Leo touche à l'universel au point que l'homosexualité passe au second plan.

A propos de second plan, Ribeiro joue, dans une séquence audacieuse, sur la profondeur de champ. L'on voit d'abord Leo au premier plan, seul et triste. L'arrière-plan reste flou. Puis, changement de point de vue. C'est Léo que l'on voit flou, et Giovanna qui apparaît dans un arrière-plan devenu net, seule et triste elle aussi.

Dans cette scène, Ribeiro fait joliment la preuve que, dans la vie comme au cinéma, on ne peut pas voir nettement à la fois le premier et l'arrière-plan. Il démontre aussi qu'en amour, on est toujours l'aveugle de quelqu'un. Le film sert d'impératif au spectateur de mieux se servir de ses yeux.

Ces deux solitudes côte à côte illustrent le titre original Hoje Eu Quero Voltar Sozinho, littéralement "Aujourd'hui, je veux rentrer seul." 




Le titre du long métrage modifie celui du court qui était "Je ne veux pas rentrer seul."  



On passe donc du besoin de l'adolescent d'être soutenu et aimé à son désir d'indépendance. Au Premier Regard est en effet un film sur l'émancipation d'un jeune homme, surprotégé par son entourage à cause de son handicap, mais qui a soif de liberté.

Jeux de mots à l'affiche


C'est drôle comme le titre brésilien insiste sur la solitude et la solidarité, et, selon le vœu du réalisateur, sur l'indépendance lentement acquise de Leo. Son affiche met en valeur l'amitié masculine et les moments de bonheur. 

En France comme aux Etats-Unis, on semble obsédé par la cécité du personnage. Les traducteurs ont cherché à tout prix un jeu de mots sur la vue (avouons que c'est tentant, je n'y ai pas résisté moi-même.)

Les deux pays proposent une affiche plus ambiguë, au bord d'une piscine, à la Ozon, autre réalisateur évoquant souvent dans ses films l'homosexualité, ou l'ambiguïté sexuelle.


Une manière aussi, peut-être, d'estampiller Au Premier regard "film d'auteur."



Sur l'affiche américaine, "The Way He Looks" fait double sens: c'est à la fois "A quoi il ressemble" et "Comment il regarde."

La dernière scène d'Au Premier regard, cependant, rend justice au souhait de Ribeiro: un film d'auteur intime, personnel, sur l'amitié et l'amour naissant, porté par un trio d'acteurs naturellement doués.

Fabio Audi (Gabriel) Tess Amorim (Giovanna) et Ghilherme Lobo (Leo)
Fabio Audi (Gabriel) Tess Amorim (Giovanna) et Ghilherme Lobo (Leo)


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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpg Pas bon À hurler !