samedi 26 juillet 2014

BOYHOOD: DOUZE ANS D'AMÉRIQUE






Avant Mason, Forrest


Quand Robert Zemeckis a tourné Forrest Gump, au début des années 90, peu de gens y croyaient. L'histoire d'un simple d'esprit au gros accent de l'Alabama, proche de sa mère et offrant des chocolats à des inconnus qui attendent le bus ?




Forrest Gump, c'était trente ans d'Histoire américaine avec humour, tendresse, dérision, un certain antimilitarisme dénonçant la boucherie du Vietnam, et un personnage inoubliable qui, l'air de rien, a enseigné son déhanché à Elvis et passé le fameux coup de fil qui fit éclater le scandale du Watergate.

Richard Linklater, dans Boyhood, propose lui aussi une chronique américaine, mais plus intimiste. Le principe de Forrest Gump, c'était 30 ans d'Histoire américaine à travers les yeux d'un simplet. Dans Boyhood, il s'agit de filmer 12 ans d'une existence à travers le regard de Mason, que l'on suit, littéralement, de l'enfance à l'âge d'homme. 

Une enfance sous George W. Bush


Linklater aurait pu faire un grand film, une sorte de fresque adolescente, mosaïque immense de points de vue et de morceaux de vie.

Son film, d'ailleurs, commence bien. Il se garde de juger ses personnages, entre un père adolescent dans l'âme et une mère débordée. Il peint une enfance sous Georges Bush Jr dans une Amérique post 11-septembre où les enfants récitent le serment d'allégeance au drapeau américain, puis au drapeau texan, avant de s'asseoir en classe.

Mason grandit en effet au Texas, fief de George W. Bush, directement attaqué dans le film de Linklater. Ethan Hawke, acteur fétiche du réalisateur, joue un papa cool et démocrate.

La seconde partie du film montrera aussi des gens à tendance républicaine (le grand-père qui offre un fusil à Mason pour son anniversaire) avec ironie, mais aussi une forme de tendresse.

Un dispositif étonnant


Les difficultés de la mère dans sa vie de couple, son combat quotidien pour élever ses enfants tout en poursuivant ses études est filmé sans pathos, et avec un réalisme stylisé qui change des histoires familiales habituelles. L'esthétique du film est à mi-chemin entre le documentaire et la caméra amateur d'un homme qui aurait filmé ses proches en train de pousser, d'autant qu'il a choisi sa propre fille, Lorelei, dans le rôle de Samantha.





Car c'est bien le dispositif de Boyhood qui étonne. 12 ans de tournage, ou plutôt 39 jours seulement sur 12 ans : Linklater a réalisé un Quand Harry rencontre Sally grandeur nature, où les mêmes acteurs se retrouvent tous les ans pour tourner un film.

Linklater ne manque pas de mérite, ni de bravoure, ni de ténacité. Mais, il s'est peut être justement trop attaché à ses personnages: il a eu du mal à couper des scènes, aller à l'essentiel, renoncer à certains passages que, sans doute, il affectionnait.

Du coup, le résultat est trop long. Le film aurait gagné à laisser de côté plusieurs scènes qui font redite. L'importance des études est finement montrée dans le parcours de la mère de famille. Pourquoi ajouter un ouvrier de la fosse sceptique qui insiste lourdement sur son succès par les études, une fois devenu patron d'un restaurant ? Pourquoi filmer un long entretien entre Mason et l'un de ses professeurs dans la chambre obscure, qui lui serine d'étudier au lieu de paresser ?

Le film, qui montrait avec légèreté, finit par démontrer avec lourdeur.



Une morale à l'américaine


Dans le premier volet de Retour Vers le futur (tiens, encore Robert Zemeckis) Marty McFly rencontrait un homme qui faisait le ménage dans une gargote de Hill Valley, un certain Goldie Wilson, qui deviendra, trente ans plus tard, maire de la ville.



L'ironie dramatique est savoureuse. Le patron du café lui assène "un Noir à la mairie, c'est pas demain la veille." Le public d'aujourd'hui sourit plus encore d'avoir vu un Noir à la Maison Blanche.

Goldie Wilson défend aussi les cours du soir, et la philosophie très américaine du "Stand up for yourself" quand il conseille à George McFly de ne pas se laisser harceler par la bande de Griff et ses acolytes.

Des critiques enthousiastes ont déclaré que Linklater touchait à l'universel dans Boyhood. Ils n'ont que partiellement raison. La dimension amoureuse du film peut correspondre à cette définition. 






Mason (Ellar Coltrane) et Sheena (Zoe Graham) dans Boyhood, de Richard Linklater



Hélas, on revient aux travers de l'idéologie américaine quand Mason père explique à sa fille les deux moyens d'éviter de tomber enceinte. Capote et pilule, me direz-vous ? Pas tout à fait. Mason Senior parle bien de préservatif, mais en premier lieu, d'abstinence. Le dialogue de Boyhood témoigne de cette tare américaine de considérer l'abstinence comme moyen efficace de protection, qu'il s'agisse de grossesse dans ce passage, ou, dans d'autres films et séries télévisées, des maladies sexuellement transmissibles.

Le père de famille, bien sûr, peut être gêné d'une telle conversation avec sa fille, mais le fait de ne pas évoquer la pilule est surprenant.






Les clichés évités


Cependant, Linklater ne tombe pas dans tous les clichés de la chronique adolescente. Le scénario évite intelligemment la scène du bal de promo, rite de passage obligé dans un film sur les années de jeunesse. Pas de fille en jolie robe, pas de chanson d'amour qui fera le tube de l'été et un slow attendu dans les fêtes, pas de héros du film et sa copine élus roi et reine de promo.





Mason devient un beau garçon mais, plutôt que capitaine de l'équipe de foot ou joueur de baseball, il fait de la photo. C'est un artiste, qui a peu d'amis et finalement peu de conquêtes. Il vit comme un exclu, un alien, et tient un discours mature et engagé sur les nouvelles technologies.

On s'attache à Mason comme à nul autre personnage: le fait de le voir grandir à l'écran nous le rend plus proche, plus touchant, que si l'on avait vu, comme dans les films habituels, plusieurs acteurs de succéder pour incarner le même rôle.







 Le voir partir pour la fac rappelle l'adieu à Andy à la fin de Toy Story 3, peut-être le plus réussi de la trilogie.





La mère d'Andy était émue, comme on si attendait. La mère de Mason l'est aussi, mais elle échappe à un destin stéréotypé. Sa vie sentimentale n'est pas rose, et sa dernière réplique, inattendue, est assez juste.

Une chronique tendre mais inégale


Beaucoup de spectateurs se reconnaîtront dans cette tendre chronique, du petit garçon bercé par les histoires de Harry Potter (que l'on a, d'ailleurs, aussi vu grandir à l'écran) à la country music chantée par son père, en passant par ses espoirs et chagrins amoureux.





La dernière heure du film, hélas, paraît extrêmement longue et répétitive. Il est regrettable de trouver le temps long p
endant film sur le temps qui passe. Les discours élogieux lors de la remise de diplôme de Mason, notamment, pouvaient largement êtres coupés (ou du moins raccourcis) au montage.

Linklater, s'il a réussi une prouesse cinématographique du point de vue du tournage, obtient un résultat touchant mais inégal, qui vaut surtout pour la performance du jeune Ellar Coltrane dans le rôle de Mason, et sa jolie famille d'acteurs que l'on voit mûrir à l'écran.





Le casting de Boyhood 





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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !