vendredi 11 juillet 2014

COLDWATER: LA PRISON QUI NE DIT PAS SON NOM







Coldwater pourrait se trouver n'importe où aux Etats-Unis.

Dès l'arrivée dans le camp de redressement, c'est effectivement la douche froide (au sens littéral comme au figuré) pour les jeunes délinquants.

Colonel Reichert: dernier en date d'une longue lignée




Ils sont accueillis par le Colonel Frank Reichert (James C. Burns, convaincant.) Au patronyme vaguement allemand, l'ancien Marine hurle comme le sergent instructeur Hartman dans Full Metal Jacket.



Reichert trouve lui aussi des surnoms humiliants à ses "soldats," comme "Blédina" pour le petit bleu, envoyé à Coldwater pour avoir... séché les cours. 

Le colonel ressemble également au "pacificateur" (membre de la milice du Capitole) dans le deuxième épisode de The Hunger Games.



Le colonel Reichert dans Coldwater, de Vincent Grashaw (2013)




Pacificateur dans Hunger Games: l'embrasement

En effet, les deux personnages fouettent les récalcitrants en place publique.




De Dog Pound à Coldwater


Difficile de ne pas penser à Dog Pound en visionnant le film de Vincent Grashaw. 

Coldwater est une structure privée où des parents dépassés, souvent avec les meilleures intentions, envoient leurs adolescents à problèmes.

Dans Dog Pound, il s'agissait d'un centre de détention pour mineurs. La décision d'envoyer un jeune en camp de redressement relève des parents , celle de l'envoyer en correctionnelle relève de la justice.

Un camp fermé comme Coldwater est censé aider ces jeunes, et représenter, justement, une alternative à la prison.

Dans l'étonnant film de Kim Chapiron (qui n'a pas réalisé que des chefs-d'oeuvre) trois adolescents se retrouvaient en correctionnelle pour différents délits. La bande-annonce donne une idée du réalisme brutal du film, et de son choix de plans audacieux.





La première séquence de Dog Pound introduit les trois jeunes dans leurs activités illicites. A l'évidence, ce ne sont pas des anges, malgré le prénom de l'un d'eux, qui fera office de figure sacrificielle - Angel.

Attention spoiler [A ce titre, Coldwater est structuré de la même façon: un héros blanc (Brad Lunders) un premier ami noir en figure de martyre (Jonas Williams) et un meilleur pote hispanique (Gabriel Nunez) sacrifié pour que la vérité éclate.]

Coldwater, bien sûr, est à voir en VO, mais les sous-titres, hélas, sont particulièrement mauvais (fautes de grammaire, traduction ringarde des termes argotiques, et parfois non-sens.)

C'est lisse, hélas (c'est là qu'est l'os)

Dog Pound mettait en avant l'un des jeunes, Butch, adolescent plein de colère, violent, a priori sans excuse. Il avait dans le regard une folie dangereuse.



Adam Butcher  (Butch) dans Dog Pound, de Kim Chapiron (2010)

Chapiron a eu l'intelligence de montrer d'abord la violence de ces jeunes, et le délit qui les menait à Enola Vale. Puis, la finesse du jeu des acteurs, le montage et le scénario dévoilaient des adolescents abîmés, fragiles, extraordinaires.

Refusant le manichéisme, Kim Chapiron n'hésitait pas à nous mettre aussi du côté des matons: il nous invitait à comprendre l'ingratitude et la violence psychologique de leur métier.

Coldwater, hélas, s'avère très manichéen. D'emblée, Brad Lunders est présenté en victime: arraché à son sommeil pour être jeté de force dans un camion, il hurle d'incompréhension face à sa mère et la supplie de changer d'avis. 

A l'opposé de la tangente, le chef du camp et les matons sont tous vus comme des tortionnaires. Les "éclaireurs" (anciens "détenus" devenus gardiens) sont des faillots agressifs et trouillards.

Un casting trop propret


Cependant, pour ce qui est du rôle principal, le choix de Vincent Grashaw se défend: que l'on se fiche de ce qu'ait pu faire Brad Lunders, et qu'on le suive dans son calvaire pour mieux s'identifier à lui n'était pas une mauvaise idée en soi.

Est-ce le choix de l'acteur qui pose problème ? PJ Boudousqué est plutôt charismatique, et s'en sort très bien pour un premier rôle. Cependant, il correspond de près aux canons hollywoodiens du moment (sorte de Ben Afflek en plus jeune) et ce physique de jeune premier le dessert peut-être. De plus, son jeu est moins convaincant que celui de Adam Butcher dans Dog Pound, qui livrait une incroyable performance.



PJ Boudousqué (Brad Lunders) dans Coldwater


Le reste du casting des jeunes gens possède le même inconvénient: dents alignées, sourire ravageur, visage lisse et sans défaut, ces adolescents ne ressemblent pas à ceux que l'on croise tous les jours, et on les imagine encore moins commettre un délit. 

L'ensemble du film de Grashaw est trop propret pour un sujet aussi dur que celui des conditions de détention en centre fermé.

Quoique. On a déjà vu des ados à la gueule d'ange finir en correctionnelle au cinéma.

Les ancêtres de Coldwater sur grand écran


C'est le cas dans Sleepers, de Barry Levinson. Dans le film de 1996, quatre adolescents tuaient un homme dans un accident, et se retrouvaient en établissement pénitentiaire pour mineurs. Onze ans plus, deux d'entre eux assassinaient le maton qui les avaient torturés pendant leur séjour à l'ombre. C'est l'histoire de leur procès que raconte Sleepers.





L'ironie du cinéma a voulu que l'acteur incarnant le bourreau dans Sleepers - excellent Kevin Bacon - ait joué, l'année précédente, un détenu torturé dans Meurtre à Alcatraz.





Voilà un autre élément qui manque à Coldwater: Meurtre à Alcatraz montrait comment un adolescent, coupable d'avoir volé quelques dollars dans la caisse, était transféré dans la prison la plus dure du pays, au milieu de dangereux criminels, avant d'en devenir un lui-même.

Ce film, inspiré d'une histoire vraie, avait l'audace de dénoncer un univers carcéral qui, loin de réhabiliter les criminels, les fabrique.

Plus récemment, les conditions de vie en milieu carcéral étaient assez bien montrées dans R, même si le film danois ne valait pas Un Prophète, le film palpitant de Jacques Audiard.

Dénoncer les sévices sur mineurs


D'un autre côté, Coldwater dénonce, et c'est déjà beaucoup, les sévices sur mineurs dans des établissements censés les remettre sur le droit chemin.

Le discours hypocrite de "transformer ces jeunes en citoyens responsables," résonne avec amertume tout au long du film.

Dans Meurtre à Alcatraz, le bourreau était joué par Gary Oldman, toujours épatant dans les rôles de méchant. Sa phrase fétiche était "action-réaction" tandis qu'il faisait subir les pires atrocités au détenu Henri Young (Kevin Bacon.) Plusieurs images de Coldwater rappellent le film de 1995, notamment les scènes de torture.




Brad Lunders est enchaîné, sans eau ni nourriture, comme Henri Young l'était dans Meurtre à Alcatraz. Le "slogan" de l'affiche américaine est révélateur: "We will re-adjust you," littéralement "on va te réadapter" ressemble davantage à une devise nazie dans les camps de concentration qu'à une entreprise de réinsertion.

Les médecins des camps nazis, plutôt que de soigner, rendaient fous. La peur de sombrer dans la folie envahit d'ailleurs les dialogues de Coldwater

Un avertissement aux parents


Aux USA, ces camps de redressement représentent un marché juteux. Des parents, croyant en une discipline de fer pour faire de leur ado un bon petit soldat, paient ces établissements des milliers de dollars. D'inspiration militaire, ces camps ont plus d'une fois défrayé la chronique, justement à cause de mauvais traitements infligés aux mineurs, sans que le concept soit interdit.

Ces centres ont existé en France. Deux cents garçons sont morts dans une maison de correction créée en 1840 à Mettray, en Indre-et-Loire. Elle fut fermée dans les années 30.




Maison de correction de Mettray



Un autre centre fut ouvert dans les années 60, mais fermé en 1979: 100% des jeunes avaient récidivé, et finissaient en prison. 

Cela n'a pas empêché Nicolas Sarkozy, de proposer, en 2011, d'ouvrir ce genre de structure  militaire  pour les mineurs délinquants.


Coldwater: une fin haletante (Attention spoilers)


C'est à la suite de l'envoi de l'un de ses amis dans un camp de redressement que Vincent Grashaw a décidé d'écrire. Le film ne verra le jour que des années plus tard, grâce à l'argent généré par Bellflower.




Dans Coldwater, Vincent Grashaw dénonce, avec conviction, une zone de non-droit.


C'est la fin du film qui vaut vraiment le détour. Elle compense ses faiblesses: dans un coup de génie, Brad dénonce les agissements du colonel Reichert. Le film culmine dans une vengeance finale surprenante.

En somme, allez voir Coldwater pour sa valeur d'avertissement. Il s'agit d'un premier long-métrage prometteur pour Vincent Grashaw et, au-delà du manichéisme, Coldwater reste un film terrible et nécessaire.




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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !