jeudi 3 juillet 2014

JIMMY'S HALL : LA GIGUE IRLANDAISE DE KEN LOACH






Les films sociaux à l'anglaise: la musique pour sublimer le drame


Dans les années 90, plusieurs films sociaux à l'anglaise choisissaient la musique et la danse pour insuffler espoir et humour aux drames sociaux. Ils racontaient la misère des mineurs dans le nord du pays, écrasés par la politique de Margaret Thatcher. Le premier ministre conservateur avait en effet fermé toutes les mines de charbon du pays, jugées peu rentables, et mis à la rue des milliers de mineurs et leurs familles, dans une tragédie sociale qui a durablement marqué la nation.

Par la musique et la danse, les drames se changeaient, dans les salles obscures, en comédies douces-amères.

Les acolytes de Robert Carlisle, au chômage dans The Full Monty, décident de monter un spectacle de chippendales. La comédie surgit par la musique disco qui accompagne leurs numéros improbables.





Dans Les Virtuoses, Ewan McGregor et ses amis remettent sur pied une fanfare de village. Pendant les répétitions naissent la solidarité et l'amour. Le concerto de Aranjuez, version cuivres, accompagne la fermeture des mines, dans une séquence bouleversante.





Billy Elliot, petit garçon fils de mineur, échappe à la grisaille quotidienne par la danse.





Au début de cet extrait, l'improvisation de Billy ressemble à de la danse irlandaise.

On retrouve ces pas de danse dans le dernier Ken Loach, Jimmy's Hall, sorti hier sur les écrans français. Jimmy, irlandais, revient au pays après s'être exilé dix ans en Amérique. Il se laisse convaincre par les jeunes du village de rouvrir un dancing délabré, pour que la vie revienne dans la région, par la musique, la danse et la littérature, enseignées gratuitement par des volontaires.



Un peu d'Amérique en Irlande


Jimmy fait danser ses amis sur du jazz, mais aussi des danses traditionnelles irlandaises. Le gaélique et l'anglais se répondent dans la chanson Suil a Ruin (ici extraite du spectacle Lord of the Dance)




Un poème de Yeats « The Song Of Wandering Aengus, » est analysé dans cette classe de fortune. Dans le poème, un pêcheur raconte comment il a attrapé une truite qui se changea en femme sous ses yeux. Il peut rappeler aux cinéphiles le conte d'Edward Bloom dans Big Fish, qui parvient, après maints efforts, à ferrer le poisson insaisissable qui deviendra sa femme. Mais Yeats n'aura pas cette chance. Il s'adresse dans son poème à Maud Gonne, dont il est amoureux mais qui l'a toujours rejeté. Son destin semble mis en parallèle avec celui de Jimmy, épris d'une femme qui ne lui appartient pas. Voici le poème de Yeats, mis en musique par Donovan :





Tout est dans le titre


Le titre Jimmy's Hall est révélateur du but du Ken Loach : montrer une Irlande fermée sur elle-même qui s'ouvre peu à peu au monde. 

Huit ans après Le Vent se lève, qui narrait la guerre d'indépendance, Ken Loach nous montre, par le prisme du dancing, une Irlande en pleine mutation.

Au départ, le dancing s'appelait Connolly-Pearse, en hommage aux dirigeants de l'insurrection de Pâques de 1916, étape essentielle vers l'indépendance irlandaise. 


James Connolly Patrick Pearse


James Connolly et Patrick Pearse


Dans le film, Jimmy est attaqué par l'Eglise et les conservateurs de son village, car il est communiste et propose des cours sans l'autorisation du prêtre. L'ironie de l'histoire (la grande et la petite) veut que James Connolly ait été marxiste et révolutionnaire, tout comme James Gralton, - dit « Jimmy » - héros du film de Ken Loach. 


Ce goût pour les diminutifs est d'ailleurs très américain. Fini le poids des héros nationaux, Jimmy's Hall est un endroit convivial où l'on enseigne la littérature, en rendant l'air de rien hommage à Patrick Pearse, à la fois poète et professeur.


Une Eglise stéréotypée


L'Eglise, bien sûr, voit d'un mauvais œil ce lieu de perdition. Et c'est là que Ken Loach devient didactique et démonstratif : un vieux prêtre rigide se dresse contre les jeunes épris de liberté. Son sermon ridicule à l'église est entrecoupé d'images du cours de jazz, dans un montage un peu facile. Ken Loach tombe hélas dans le manichéisme. Au lieu de montrer, il a tendance à démontrer. Il peine à appliquer la règle d'or de Henry James, appelée "Show, don't tell" (Ne racontez pas: montrez.)

Le réalisateur, en voulant être pédagogue, explicite trop les choses: il ne fait pas confiance au spectateur pour remplir les blancs.


L'Eglise et le peuple: une histoire irlandaise


Le film a néanmoins le mérite de reprendre ce thème cher à l'Irlande, celui du hiatus entre le peuple et l’Église. De nombreux films ont d'ailleurs illustré ce fossé, qui explique la défiance des Irlandais vis-à-vis du dogme catholique. Frank Mc Court racontait son enfance en école catholique  dans Les Cendres d'Angela (adapté à l'écran en 1999) et critiquait la fermeture d'esprit de l'Eglise.



Les Cendres d'Angela


The Magdalene Sisters (2002) dénonçait aussi la rigidité religieuse, tout comme, plus récemment, le Philomena de Stephen Frears (2013)


The Magdalene Sisters

Philomena




Une superbe photographie


Ce qui séduit dans Jimmy's Hall, dès les premières images, ce sont les paysages irlandais, amoureusement filmés.






Pour les scènes d'intérieur, surtout le dancing, nous retrouvons les tons sépia d'un certain film, où un jeune homme voyageant en troisième classe invitait une riche demoiselle à danser... une gigue irlandaise :





Une fin un peu cliché


La fin de Jimmy's Hall tombe hélas elle aussi dans le cliché. La dernière scène évoque Le Cercle des poètes disparus, ou plus récemment Le Sourire de Mona Lisa : les élèves disent adieu à leur maître dans une scène qui semble déjà vue.





Le film reste beau à découvrir, les acteurs sont remarquables, notamment Simone Kirby dans le rôle d'Oonagh. Ken Loach fait ses adieux au cinéma dans un bel hommage à l'Irlande, parfois stéréotypé mais empli d'un amour sincère.


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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


orange star.jpg
orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !