lundi 4 août 2014

COMRADES: L'ODE À LA LIBERTÉ DE BILL DOUGLAS





Qu'attendions-nous ?


28 ans. C'est le temps qu'il a fallu à la France pour sortir sur ses écrans l'ultime film de Bill Douglas, Comrades. Véritable chef-d'oeuvre du film social à l'anglaise, il s'agit d'une fresque de trois heures, des régions agricoles anglaises au soleil hostile des contrées australiennes. Sorti en 1986 en Angleterre, après un tournage difficile, le film n'a pas obtenu le succès mérité. C'est le diffuseur UFO qui permet de lui donner, en France, une deuxième chance.



Un Germinal britannique


Germinal se passait à la mine, au 19ème. Voici la bande-annonce du film de Claude Berri, sorti en 1993: 



   



Comrades reprend l'histoire des martyres de Tolpuddle, ouvriers agricoles du comté de Dorset, déportés en Australie pour avoir créé une fraternité proche de ce que nous appelons aujourd'hui un syndicat.


On retrouve le même contraste entre riches et pauvres que dans l'oeuvre de Zola. On imagine fort bien l'un des propriétaires terriens s'exclamer: "Ils n'ont pas de pain? Qu'ils mangent de la brioche !"

Dans Germinal, les mineurs font grève car leur paie par berline (wagon de charbon) diminue. Les travailleurs de Todpuddle n'iront pas jusque là: leur paie est réduite de 8 shillings à 7, puis 6. Les rares hommes prêts à se révolter sont envoyés dans l'une des colonies anglaises, l'Australie, pour y effectuer des travaux forcés.

Une esthétique rare


Bill Douglas rend hommage aux martyrs de Todpuddle dans un film à l'esthétique particulièrement riche. Fini le stéréotype du film social à l'anglaise aux tons gris et à l'atmosphère maussade, Bill Douglas a fait de son film engagé une oeuvre d'art.


La première partie du film rappelle les tableaux de Brueghel, et par la même occasion le film Le Moulin et la croix, de Lech Majewski, sorti en 2011. 





Dans le film polonais, les Flamands subissaient les atrocités de l'armée espagnole envahissant la région. Dans le film de Bill Douglas, un lanterniste arrive à Todpuddle, en pleine révolte paysanne.

Bill Douglas semble, comme Lech Majewski, filmer un tableau en mouvement. Sa photographie rappelle la peinture hollandaise, notamment Vermeer.


"Femme écrivant un lettre et sa servante," de Vermeer
"Femme écrivant un lettre et sa servante," de Vermeer
Villageoise dans Comrades, de Bill Douglas (1986)
Villageoise dans Comrades, de Bill Douglas (1986)
Bergman possédait ce même talent de choisir la plus belle lumière, et de filmer des visages de lait (notamment de femmes et d'enfants) avec l’œil d'un peintre.


Petite fille regardant La Flûte enchantée dans l'opéra filmé de Ingmar Bergman (1975)
Petite fille regardant La Flûte enchantée dans l'opéra filmé de Ingmar Bergman (1975)

Petite fille regardant un spectacle d'ombres dans Comrades
Petite fille regardant un spectacle d'ombres dans Comrades

Habitante de Todpuddle dans Comrades
Habitante de Todpuddle dans Comrades

Photographie de Liv Ullmann, muse de Ingmar Bergman

Alexandre Sokourov et Agnieszka Holland faisaient aussi preuve d'un merveilleux sens de la lumière en 2011, respectivement dans Faust et Sous la ville.

Affiche de Faust d'Alexandre Sokourov (2011)

Affiche de Sous la ville, de Agnieszka Holland (2011)
Affiche de Sous la ville, de Agnieszka Holland (2011)


Dans certaines scènes de Comrades, Douglas propose de véritables tableaux vivants, où les acteurs se figent comme des statues dans de majestueux paysages. Les plans sur les couchers de soleil, notamment, sont de toute beauté.




Dans les scènes les plus sombres (la société secrète et la prison) la photographie évoque les vanités de Goya et le clair-obscur de De La Tour. 

Dès les premières images de Comrades, on sait que l'on a affaire à un chef d'œuvre, un Ken Loach , un monstre de cinéma.

Un drame victorien


Toujours du côté de la photographie, Comrades a des allures de Tess de Polanski, adapté du roman de Thomas Hardy.



Natassja Kinski dans Tess de Roman Polanski (1979)
Natassja Kinski dans Tess de Roman Polanski (1979)


Le film rappelle aussi les meilleures adaptations BBC des œuvres de Dickens, surtout quand il dénonce l'hypocrisie bourgeoise de l'époque. 

Les notables, dans une fausse générosité, font l'aumône aux ouvriers d'un shilling de plus, volé par eux précédemment. Ce shilling, avec la complicité de l'Eglise, ne leur sera jamais rendu.

Plusieurs passages ressemblent au didactisme de Dickens, par exemple quand George Loveless, héros du film, fait face à l'un des notables, et lui cache la face du Christ d'une pièce de monnaie. Il fait ainsi la démonstration d'une société aveuglée par l'argent.

Didactique, mais jamais moraliste, Comrades raille avec talent l'hypocrisie des nantis, qui trichent au poker tout en débattant de la corruption des mœurs.




Tricheur ramassant le tapis au poker dans Comrades
Tricheur ramassant le tapis au poker dans Comrades


Ainsi, des touches d'humour subliment le drame, comme dans les plus grands films sociaux.



Douglas filme des paysages magnifiques, du sud de l'Angleterre à l'île australienne, et dirige des acteurs prestigieux. A noter, entre autres, la présence de Vanessa Redgrave et Lord John Russell, figures emblématiques du cinéma britannique (qui ont un CV long comme Oxford Street.) 


Vanessa Redgrave, australienne dans Comrades
Vanessa Redgrave, australienne dans Comrades

Imelda Staunton livre aussi une performance bouleversante, bien avant Harry Potter (2007), et sept ans avant Peter's Friends (1993)



Imelda Staunton incarne l'épouse de George Loveless
Imelda Staunton incarne l'épouse de George Loveless

On entend aussi dans le film de Bill Douglas une myriade d'accents, de l'intonation londonienne de Vanessa Redgrave à celle d'Alex Norton, originaire de Glasgow.

Dans un film de trois heures merveilleusement cadré et contemplatif, Douglas nous montre tout, des danses de village anglais aux Aborigènes (vus, il est vrai, de manière très stéréotypée.)

Aborigène photographié dans le film de Bill Douglas
Aborigène photographié dans le film de Bill Douglas
       

Bill Douglas, montreur d'ombres et de lumière


Bill Douglas rend aussi, à sa façon, hommage au cinéma. Les merveilles du montreur d'ombres (kaléïdoscope, thaumatrope) permettent un clin d’œil aux prémisses du cinématographe. En effet, les forains furent les premiers à populariser cette technique, de ville en ville. Le personnage central du film apparaît comme un alter ego du réalisateur.

Le réalisateur Bill Douglas
Le réalisateur Bill Douglas

Le personnage de Platon, dans l'Allégorie de la caverne, dénonce le monde des ombres et attire les autres, prisonniers de leurs illusions, vers la lumière.

Dans la dernière séquence, le "lanterniste" adresse un regard complice à la caméra, dans un salut, comme si Douglas tirait lui-même sa révérence.



Le cinéaste se place ainsi en philosophe, frêle bougie dans l'obscurantisme de son temps. Nous sommes en 1986 quand le film sort en Angleterre, après que les syndicats ont été terrassés par Thatcher, à l'issue de la grève des mineurs de 1984-1985.


Manifestation des mineurs à Sheffield (Yorkshire) en 1984
Manifestation des mineurs à Sheffield (Yorkshire) en 1984


Bill Douglas a le courage, en cette période troublée, de commémorer les premiers ouvriers à avoir organisé un syndicat.

La beauté des chansons, du texte engagé "8 shillings a day" au chant d'amour "Farewell he," illuminent le film et l'emplissent d'espoir.

Un discours communiste


George Loveless, prêcheur aux accents communistes, tient un discours en fin de film qui restera dans les annales du cinéma, au même titre que celui de Chaplin à la fin du Dictateur, et en littérature, celui de La Jungle d'Upton Sinclair.




George Loveless fait alors mentir son nom: il déborde d'amour.

Ne ratez pas ce classique en salles. Comrades, c'est Ken Loach qui a embrassé Vermeer, trois heures de beauté et d'engagement, dans la plus pure tradition britannique, mais qui touche à l'universel tant Douglas dépeint avec génie le pire et le meilleur des hommes.



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