vendredi 1 août 2014

MISTER BABADOOK: DIS-MOI QUI EST TON MONSTRE






On nous vend Mister Babadook comme un énième film d'horreur, sans grande envergure, sorti l'été pour que les ados se fassent une frayeur à peu de frais entre copains. Or, le film vaut bien plus que ce que présente la bande-annonce.






Un rapport mère-fils nuancé



La presse a globalement bien accueilli le film de Jennifer Kent. 

Plusieurs articles suggèrent cependant qu'Amelia (remarquable Essie Davis) ne parvient pas à aimer son fils.


Ces critiques donnent l'impression trompeuse que l'on a affaire à une nouvelle version de We Need to Talk About Kevin, où une autre réalisatrice, Lynne Ramsay, parlait d'un cruel rapport filial.


Affiche de We Need to Talk About Kevin, de Lynne Ramsay (2011)
Affiche de We Need to Talk About Kevin, de Lynne Ramsay (2011)


Ezra Miller jouait en finesse cet adolescent terrifiant, et Tilda Swinton incarnait avec brio cette mère dépassée, dans une variante intéressante sur l'origine du Mal. Il s'agissait en effet d'une femme qui s'efforçait, envers et contre tout, d'aimer son fils.

Or, Amelia, dans Mister Babadook, aime son fils inconditionnellement. Elle le protège, le rassure après un cauchemar, le défend à l'école quand des pédagogues veulent l'isoler de ses camarades.

C'est le monstre qui, à mesure qu'il gagne terrain, grignote l'amour d'une mère pour ne laisser place qu'à l'amertume, au chagrin et à la haine.

Car c'est bien de la mère dont il est question.

Plusieurs actrices en une


Essie Davis, par son physique et son jeu, rappelle tour à tour de grandes figures maternelles dans les classiques du genre. La douceur de son visage, surtout au début du film, évoque une certaine Mia Farrow.

Essie Davis (Amelia dans Mister Babadook)
Essie Davis (Amelia dans Mister Babadook)




Mia Farrow dans Rosemary's Baby, de Roman Polanski (1968)
Mia Farrow dans Rosemary's Baby, de Roman Polanski (1968)



Rosemary's Baby offrait une version de l'antéchrist, et la fin montrait la mère regardant son bébé (que l'on devine monstrueux, même si on ne le voit pas à l'écran) avec tendresse.





A priori, on pense que Mister Babadook sera une énième version de La Malédiction, Samuel (le fils) apparaissant comme un nouveau Damien.


Affiche de La Malédiction (Damien)


L'intrigue tourne en réalité autour de la relation mère-fils.


Mère et fils au dîner dans Mister Babadook



Amelia, dans ses liens avec Samuel, balance entre Toni Colette dans Sixième Sens de M. Knight Shyamalan...


Mère et fils au dîner dans Sixième Sens, de M Knight Shyamalan


... et Piper Laurie dans Carrie de Brian De Palma.


Mère et fille au dîner dans Carrie, de Brian de Palma (1972)


Toni Colette jouait Lynn Sear, mère célibataire épuisée, qui tentait de comprendre son fils Cole, et ses hallucinations terrifiantes.

Piper Laurie, dans Carrie, est une effrayante bigote obsédée par le diable et le péché, qui voit en sa fille une figure d'antéchrist.

Dans Mister Babadook, plus le monstre gagne en puissance, plus Amelia se laisse envahir par une folie destructrice.

Le couteau est d'ailleurs une arme qui revient à la fois dans Rosemary's Baby, Carrie et Mister Babadook.


Rosemary's Baby couteau berceau


Mère Carrie couteau (Piper Laurie)


Mère couteau livre dans Mister Babadook


Vous êtes surpris par cette dernière image ?

Avant que la mère ne soit possédée, c'est un livre qui l'est.

Les monstres du placard au cinéma


Livre Mister Babadook

Mister Babadook est un livre d'histoire enfantine, sorte d'ouvrage à la Tim Burton, sans la joie, l'humour, l'amour. Comme si seule la noirceur était restée.

L'Art de Tim Burton réunit plus de 1000 créations du réalisateur-dessinateur

L'Art de Tim Burton réunit plus de 1000 créations du réalisateur-dessinateur

Tim Burton est lui aussi fasciné par les monstres, dont cette légende très ancienne, celle du Croque-mitaine, appelé en anglais "The Bogeyman."

On peut aussi l'orthographier "Bogie man" et le mot se prononce comme "Boogie," style musical enlevé. C'est ce qui a permis à Burton, dans L’Étrange Noël de Monsieur Jack, de créer une chanson en jouant sur les mots, "Oogie Bogie Man."





Tim Burton alliait alors l'effroi et le rire. Le rire prenait définitivement le dessus dans Monstres et Compagnie, où Pixar donnait une vision hilarante des monstres du placard.


Sully dans le placard de Boo, dans Monstres et Compagnie des studios Pixar (2001)
Sully dans le placard de Boo, dans Monstres et Compagnie des studios Pixar (2001)


Mais pour un film d'horreur, adieu les monstres gentils. Dans les longs-métrages du genre les plus clichés, il s'agit d'une grosse bébête qui fait peur... ou pas. On se souvient comme le requin des Dents de la mer, une fois visible, foutait le film par terre.


Le requin en plastique de Spielberg pour Les Dents de la mer (1975)
Le requin en plastique de Spielberg pour Les Dents de la mer (1975)



Il y eut même, en 2005, un film intitulé The Boogeyman, qui reprenait sans talent une nouvelle de Stephen King tirée de Danse Macabre.




La nouvelle vaut vraiment le détour (en VF ici, en VO .) 

Mister Babadook semble aussi faire référence à Stephen King, dans l'une des scènes où Amelia regarde la télévision. Elle semble regarder un court-métrage de Méliès, quand soudain le Babadook apparaît, fondu dans le décor.

En 1990, Tommy Lee Wallace, dans la mini-série Il est revenu, adaptait Ça, roman de Stephen King, pour la télévision. Lui avait intégré le clown dans la photographie ancienne d'un livre, qui prenait vie pour terrifier les enfants.


Tim Curry dans Il est revenu, de Tommy Lee Wallace (1990) clown ça
Tim Curry dans Il est revenu, de Tommy Lee Wallace (1990)




"Boogeyman" étymologiquement, c'est aussi "bug," l'insecte, d'où l'omniprésence des cafards dans Mister Babadook. Pour savoir pourquoi Jennifer Kent a choisi les cafards, regardez son interview par Le Quotidien du cinéma (sous-titrée en français)

Le monstre invisible


Dans les films d'horreur les plus réussis, le monstre est intérieur, difficile, voire impossible à vaincre.

Hitchcock disait : "Rien n'est plus effrayant qu'une porte fermée." Le monstre, s'il reste invisible, permet au spectateur d'y voir ce qu'il veut.


Joan Bennet dans Le Secret derrière la porte, de Fritz Lang (1948)
Joan Bennet dans Le Secret derrière la porte, de Fritz Lang (1948)


Jennifer Kent possède une vraie culture cinématographique, et semble avoir un penchant pour l’expressionnisme allemand (Fritz Lang) et l'artisanat de Méliès, auquel elle fait directement référence.

L'apparition du Babadook aurait pu gâcher le film, mais parce qu'il est suggéré, par des ombres, un montage inventif, une caméra subjective et des effets sonores, il est plus réussi que dans la plupart des films d'épouvante, devenus épouvantables faute de gérer leur monstre.

Gérer le monstre. C'est aussi le thème principal de Mister Babadook. Jennifer Kent prend à bras le corps les clichés du genre, et les détourne habilement pour peindre la psychologie d'une femme en deuil.

Portrait d'une femme brisée


Si le monstre, c'est le deuil et la culpabilité, alors le film d'épouvante prend une autre dimension.

Même si Mister Babadook ne dure qu'une heure et demie, Jennifer Kent a l'intelligence de poser le décor et la relation mère-fils avec un certain réalisme, ce qui permet l'identification et la compassion. En effet, on est à 100% du côté de cette mère fragile mais courageuse, qui tente de faire le deuil du mari en élevant son fils. Kent, en somme, réussit la prouesse d'un film d'épouvante bouleversant.

Quand la folie domine, et qu'elle demeure, tel un zombie, face à son poste de télévision, elle ressemble à une autre mère perdant l'esprit, celle incarnée par Ellen Burstyn dans Requiem for a Dream




Ellen Burstyn dans Requiem for a Dream, de Darren Aronofsky (2000)



L'actrice aurait dû décrocher l'oscar, mais c'est Julia Roberts, cette année-là, qui a remporté le morceau, pour son rôle dans Erin Brockovich.

Il est intéressant de noter que Julia Roberts a été nommée cette année pour son rôle dans Un Été à Osage County, où elle donnait la réplique à une mère elle aussi à moitié folle, brillamment interprétée par Meryl Streep.


Meryl Streep dans Un Été à Osage County, de John Wells (2014)
Meryl Streep dans Un Été à Osage County, de John Wells (2014)


Les répliques d'Amelia, dans la dernière partie du film, évoquent la langue de vipère de Violet dans le film de John Wells, ainsi que les remarques obscènes de la petite fille dans L'Exorciste.

Combattre le monstre (Attention spoilers)


Amelia doit lutter contre son monstre intérieur. Cela équivaut à faire son deuil, accepter de vivre avec sa culpabilité. 

"Plus tu nies mon existence, plus ma puissance grandit." Cette phrase du monstre, qui aurait été cliché dans un autre film, prend ici un sens neuf. Le drame, s'il est nié, grossit jusqu'à envahir le corps et l'âme.

Il faut admettre l'existence du monstre pour le maîtriser, et espérer un jour le faire disparaître. La même idée infuse le film japonais Real, où le monstre prenait la forme d'un plésiosaure.


Le plésiosaure dans Real,  de  Kiyoshi Kurosawa (2014)



La douleur du deuil ne disparaît jamais vraiment. Jennifer Kent en propose une métaphore à la fin de Mister Babadook. Étonnamment, le monstre reste dans le placard. Habituellement, il est vaincu ou tue les protagonistes. Ici, il faut composer avec lui. Puisque le deuil ne disparaît pas ("on ne se débarrasse pas du Babadook") il faut apprendre à vivre avec.

C'est pourquoi, dans la dernière scène, Amelia nourrit le monstre, au sens littéral.

Nourrir le monstre


"Nourrir le monstre," en anglais, est une expression polysémique. C'est un dérivé de l'expression "Feed the beast" (Nourrir la bête) qui implique de nourrir un animal - souvent monstrueux - dévorant tout ce qu'on lui présente.

Mister Babadook nourrit le monstre de manière littérale et métaphorique.

Pour les fans de Hunger Games, Effie Trinket dit, dans le deuxième épisode: "We have to feed the monster." (Il faut nourrir le monstre) Elle réfère au Capitole, et à la machine télévisuelle, toujours à l'affût de chair fraîche.


Effie Trinket "nourrit" le monstre télévisuel dans The Hunger Games (2012)
Effie Trinket "nourrit" le monstre télévisuel dans The Hunger Games (2012)


Et si Jennifer Kent, l'air de rien, passait aux aveux à la fin du film ? Elle aurait pu réaliser un film uniquement psychologique, où l'on se pose sans cesse la question de la présence d'un diable extérieur ou de la simple folie de cette femme, rongée par un démon intérieur.

Mais il fallait bien vendre Mister Babadook à la vorace machine hollywoodienne (et d'abord australienne.) Alors la réalisatrice a ajouté des scènes proches de L'Exorciste, qui auraient pu être ratées si Essie Davis n'était pas  une  actrice de composition extraordinaire.

Affiche française de L'Exorciste, de William Friedkin (1973)
Affiche française de L'Exorcistede William Friedkin (1973)



Un chef-d'oeuvre du genre ?


Jennifer Kent a frôlé le chef-d'oeuvre. Elle n'est pas (encore ?) de Palma ou Polanski, et elle ne s'est pas encore affranchie (faute de moyens, sans doute) des exigences et des canons hollywoodiens en matière de film d'épouvante. Cependant, elle a le talent d'intéresser à la fois les ados adeptes de sensations fortes et les cinéphiles, qui reconnaîtront des références fines aux classiques des années 70. 


On peut regarder Mister Babadook comme un film d'horreur ordinaire, et frissonner. Mais si l'on décode la métaphore du monstre intérieur, le film devient terrifiant. Comme le dit l'écrivaine québécoise Madeleine Ferron, "Chacun a en lui son petit monstre à nourrir."


La réalisatrice de Mister Babadook, Jennifer Kent
La réalisatrice de Mister Babadook, Jennifer Kent



Jennifer Kent signe ici son premier film. Pour un premier coup, c'est un coup de maître.

Voici, en cadeau bonus, le court-métrage "Monster" sur lequel est basé Mister Babadook. On y remarque déjà un vrai talent de cinéaste.









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