samedi 9 août 2014

THE DOUBLE: JESSE EISENBERG COMPTE POUR DEUX










Mais de ce thème, abordé maintes fois en littérature et au cinéma, on peut tirer de petites et de grandes œuvres. 

Richard Ayoade propose une adaptation originale et élégante du chef-d'oeuvre de Dostoïevski.




Une très belle réalisation


Ce qui frappe, dès la première scène, c'est le talent du réalisateur. Une photographie superbe, des plans et un montage novateurs. Il réussit le miracle de peindre un univers austère de manière éclatante.

The Double est en effet plongé dans une atmosphère kafkaïenne: longs couloirs, bureaux ocre, dialogues de sourds.





Dans Le Procès de Kafka, le personnage est arrêté, traîné en justice puis condamné sans savoir pourquoi. Il se noie alors dans un gigantesque marasme administratif, incapable d'en sortir.

C'est ce qui semble arriver à Simon James, employé de bureau mal dans sa peau, timide, transparent.

Quand le cinéma voit double


Jusqu'à l'arrivée de son double, James Simon. Son parfait sosie, il devient son ami avant d'entreprendre de le ruiner, comme chez Dostoïevski. Et Maupassant. Et Edgar Poe.


"William Wilson," nouvelle d'Edgar Allan Poe sur le thème du double (1839)


La trame de la nouvelle de Poe épouse parfaitement celle de l'auteur russe, en plus court (20 pages au lieu de 300, ça aide: texte intégral traduit par Baudelaire ici)

Poe a souvent été adapté à l'écran, et sa nouvelle a fait des petits. 

Mais c'est surtour roman fondateur Dr Jekyll et Mr Hyde, de Stevenson, qui a trouvé de nombreux échos au cinéma.


Affiche du film de Victor Fleming (1941)


Dans Fight Club, un individu dépressif se créait à son tour un moi idéal (Brad Pitt, rien que ça.)



Edward Norton et Brad Pitt dans Fight Club, de David Fincher (1999)


Le double n'est pas forcément effrayant. Dans Be Bad (fausse traduction de Youth in Revolt) Michael Cera - timide dégingandé de Juno - s'inventait un double pour séduire la jeune fille la plus cool du lycée.



Un coup de baguette, et le timide se change en tombeur, grâce à un double prêt à lui donner des leçons de séduction.


Michael Cera et son double dans Be Bad, de Miguel Arteta (2009)
Michael Cera et son double dans Be Bad, de Miguel Arteta (2009)


Même Les Simpson se sont pris au jeu. Dans l'un des épisodes, Bart rencontre la version BCBG de lui-même avant de prendre sa place.



Bart et son jumeau dans "L'échange" ("Double, Double, Boy in Trouble," saison 20, épisode 3 de la série Les Simpson)
Bart et son jumeau dans "L'échange" ("Double, Double, Boy in Trouble," saison 20, épisode 3 de la série Les Simpson)



Une tragi-comédie


Dans le film de Richard Ayoade, la tragédie côtoie l'humour, comme dans La Métamorphose (toujours de Kafka) où l'auteur raille justement un employé de bureau conformiste.




L'ambiance de The Double dénonce la routine des gratte-papier. Les employés ont des allures de clones du Meilleur des mondes.




Dans le monde de Simon, rien ne fonctionne: ni l'ascenseur, ni l'imprimante. C'est le parcours du combattant pour obtenir une photocopie, avec un beau jeu de mots sur "copy" en anglais, qui réfère, bien sûr, au double. Tout est vétuste, bien qu'il s'agisse d'un avenir proche aux allures rétro-futuristes, comme chez Gilliam.


Cet univers en décrépitude est proche de celui de Winston Smith dans 1984, surtout dans la version sobre de Michael Radford, sortie justement en 1984.


Winston Smith (John Hurt) dans 1984 de Michael Radford


Il existe aussi, dans The Double, une figure de Big Brother, le Colonel. 

A l'image de Winston, Simon se croit inexistant. On va jusqu'à utiliser le terme orwellien de "unperson" pour le qualifier.

Les fonctionnaires ont une attitude absurde, par exemple ceux chargés des suicides, qui sont légion dans la société imaginée par Ayoade. Dostoïevski, à l'instar de nombreux grands auteurs russes, était fasciné par le suicide, même s'il n'a pas cédé à la tentation lui-même.

The Double est truffé de références au suicide plus ou moins voilées, dans des dialogues emplis d'humour noir. En cela, le film ressemble au dessin animé Le Magasin des suicides, où une famille pas comme les autres propose à ses clients mille et une recettes pour passer l'arme à gauche.


  Le Magasin des suicides, de Patrice Leconte (2012)
Le Magasin des suicides, de Patrice Leconte (2012)

Une bande originale très réussie


La bande originale de The Double est à l'image du film, pince sans rire. Par moments, une mélodie enlevée contraste avec le triste décor, comme dans Brazil.







Un morceau de samba dans un ministère, c'est  un peu comme les Beach Boys sous la grêle: ça fait bizarre. La musique de The Double donne souvent dans l'autodérision: on entend de la pop japonaise dans de sombres cafés et l'on voit le groupe rétro, Danny and the Islanders (le nom même est décourageant) dans un dîner d'entreprise:




Mais la B.O. comporte aussi des morceaux épurés et angoissants, emplis de violons nerveux, comme dans Psychose. Le compositeur, Andrew Hewitt, fait un très bel usage de la musique classique.

I'm a creep


A propos de musique, Simon se fait appeler "creep" et "weirdo" par ses collègues, comme dans la chanson de Radiohead. Ayoade a un penchant, présent chez Jeunet et Gilliam, pour les gens bizarroïdes, y compris dans les seconds rôles. 

Ces cinéastes choisissent souvent des acteurs à gueule aux vêtements Deschiens, des focales courtes et des plans en contre-plongée pour mettre en valeur les étranges visages:



La photo de bureau ressemble à celle de La Famille Tennenbaum dans le film de Wes Anderson (2001)



Le weirdo, chez les Anglophones, c'est aussi le voyeur (peeping Tom) qui regarde chez les voisins sans être vu.

Il en est des effrayants (dans les thrillers) des vieux qui s'ennuient (Raymond Dufayel dans Amélie Poulain) et des tendres qui espionnent leur aimée (Rick dans American Beauty.) Simon appartient à cette troisième catégorie. Toujours du côté de Hitchcock, Ayoade rend hommage, en passant, à Fenêtre sur Cour (1955)




On remarque beaucoup de jeux de regards et de miroirs dans The Double. Simon souffre d'être invisible aux yeux des autres, et tentera de devenir son antithèse par l'intermédiaire de son double.


Jesse Eisenberg incarne le double rôle de Simon et James dans The Double.


Une belle pléiade d'acteurs


L'occasion de parler de l'extraordinaire talent de Jesse Eisenberg, qui parvient à incarner le timide, renfermé et suicidaire, ainsi que le mec cool, tire-au-flanc et dragueur.

Il se rapproche, dans son rôle de timide, du Michael Cera cité plus haut, et redevient, quand il est arrogant, le Mark Zuckerberg de The Social Network: son débit est rapide, son ton froid, et il prend des airs supérieurs.


Jesse Eisenberg dans The Social Network, de David Fincher (2010)
Jesse Eisenberg dans The Social Network, de David Fincher (2010)


Les seconds rôles offrent aussi une belle pléiade d'acteurs: Mia Wasikowska, toujours mystérieuse, entourée de Wallace Shawn et Phyllis Somerville (excellents acteurs de second rôle) la prometteuse Yasmin Paige (qui jouait déjà dans Submarine, du même réalisateur) et James Fox, grand acteur britannique (que l'on va bientôt retrouver dans The Servant, réédité prochainement.)

Mia Wasikowska a des airs d'héroïne hitchcockienne sur l'affiche du film
Mia Wasikowska a des airs d'héroïne hitchcockienne sur l'affiche du film

Simon James, "notre héros"


Le mal-être de Simon, c'est le nôtre. Dostoïevski avait raison d'appeler son protagoniste "notre héros." Son nom est Goliadkine, qui en russe se traduit par "insignifiant, nu." Ayoade nous offre, en adaptant le roman, un beau film sur la solitude, le souhait d'être reconnu et aimé. 

Dans une merveilleuse réalisation proche du film noir, il dépeint le mal du siècle, celui de n'être qu'un parmi des millions, grain de poussière quand on rêve d'être étoile.


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