lundi 1 septembre 2014

CHILD OF GOD: LA FOLIE SELON JAMES FRANCO









"Enfant de Dieu," titre ironique pour conter l'histoire d'un meurtrier nécrophile.

Voilà le sujet-choc que nous propose James Franco pour son nouveau film. Original, tant par la trame que par la forme, superbement tourné et interprété, Child of God, à cause de son thème, peut-être, a pourtant fait un flop Outre-Atlantique.

Une réalisation audacieuse


Dès le premier plan, le jeu de Scott Haze est terrifiant. 


Scott Haze (Lester) dans Child of God, de James Franco (2014)



L'acteur porte le film de bout en bout. Si son jeu était moins bon, l'ensemble tournerait au ridicule. Si la réalisation était moins maîtrisée, le film tomberait dans le sordide.

Or, James Franco nous offre une réalisation audacieuse, au réalisme cru, façon caméra au poing, qui rappelle parfois la caméra amateur. 

Les plans en contre-plongée sont dignes des plus beaux westerns. Les plans d'ensemble, le bel usage de la caméra subjective, le montage et les ellipses (écrans noirs) rythment le film de façon inattendue. 

Le sens de la lumière et de la mise en scène évitent tout sensationnel, tout dégoût du spectateur. L'obsession de la lumière parfaite évoquerait même Bergman. Certains plans, comme la femme dénudée au début du film et les panneaux pour indiquer la trame, rappellent les films muets et les BD façon western.


Blueberry, le cavalier perdu par Charlier et Giraud (1968)




Le sens de l'espace dans Child of God est à la hauteur des meilleurs road movies. 

À propos de route, on ne s'étonne pas de découvrir que Child of God est à l'origine un roman, du même auteur que The Road, Cormac mc Carthy.

La dystopie adaptée au cinéma possédait une photographie plus grise, plus monochrome. On trouve dans les deux œuvres la lutte d'un homme pour sa survie.



Affiche du film The Road, de John Hillcoat (2009)


Chers frères Coen



La photographie ressemble à celle des frères Coen, notamment dans No Country for Old Men






et à celle de Tommy Lee Jones pour Trois Enterrements




Mais l'image de Child of God est plus sobre, dans les tons froids, quand le film des frères Coen et celui de Jones étaient plus solaires, et se rapprochaient du western traditionnel. On reconnaît aussi des frères Coen ce qui était moqué dans Fargo : l'incompétence des policiers locaux et leurs conversations creuses.

BA de Child of God:







C'est à Christina Voros que l'ont doit la splendide photographie de Child of God. Elle avait œuvré pour 127 heures de Danny Boyle et Tandis que j'agonise, déjà en collaboration avec James Franco.



Une peinture abrupte de l'Amérique profonde


En adaptant Faulkner, James Franco faisait déjà preuve d'un goût prononcé pour l'Amérique profonde, sa dimension abrupte et inhospitalière. 

Child of God témoigne d'un vrai travail sur la langue : l'accent de l'Alabama, son argot, ses formes contractées (la négation, notamment) rien n'est laissé au hasard. Oubliée, la caricature de la Virginie dans Blue Ruin. Après la Pontiac bleue du film de Jeremy Saulnier, on découvre une Pontiac rouge et blanche, où Lester rencontre sa première victime.

La première scène révèle l'une des grandes obsessions américaines : le droit de propriété, évoqué aussi dans The Homesman, toujours de Tommy Lee Jones. La bande originale country évite toute caricature. Quelques notes de banjo suffisent, comme il ne fallait à Steinbeck que quelques mots pour croquer un personnage, le décor, l'atmosphère de l'Amérique de son temps.


Traduction française du roman de Steinbeck, Des Souris et des hommes, dont l'édition originale date de 1937


La démence émouvante


La performance extraordinaire de Scott Haze rappelle celle de Kevin Bacon dans Meurtre à Alcatraz : il parvient à exprimer tous les degrés de la folie. Son humanité, sa vérité crèvent l'écran.

Il arrive à rendre Lester attachant dans sa démence. Demeuré et violent, fragile et perdu, le mot child du titre est à prendre au sens littéral. La scène des peluches est très révélatrice. James Franco nous explique par l'image que le psychopathe traite les objets comme des gens, et les gens comme des objets. Il faut déshumaniser l'autre pour lui tirer dessus, c'était l'une des leçons apprises dans le Full Metal Jacket de Kubrick.

Lester est nécrophile. On assiste, dans une réalisation sans fard, à ses ébats sexuels avec les jeunes femmes qu'il assassine. On se surprend, et c'est le génie du film, à comprendre le personnage plutôt que le juger, tant James Franco nous fait entrer avec finesse dans sa psychologie. 

Lester joue à la poupée avec ses victimes, et prend ses peluches pour des personnes véritables.



Attention Spoilers [Il les choie, les aime, les habille. Si bien que, quand il perd l'une de ses victimes et l'un de ses jouets en peluche dans un incendie, on éprouve la sensation qu'il a perdu une femme et un fils. Le film, cependant, ne cherche pas d'excuses au protagoniste. En fin de film, il est présenté en Barbe-Bleue moderne, dans une caverne au noir bleuté où il aligne ses victimes.]

Un film dérangeant


Certaines scènes sont presque comiques, d'autres touchantes. Le film est dérangeant car il met le spectateur face à ses paradoxes. On se surprend à s'attacher à Lester, le pervers, celui que la presse et la télévision nous feraient haïr sans effort. Plutôt qu'en prédateur (terme souvent utilisé dans les médias pour qualifier un psychopathe) Lester apparaît en animal traqué. On suit, avec émotion, la trajectoire d'un homme brisé, et l'on assiste, impuissant mais quasi solidaire, à ce que la solitude peut faire aux Hommes.

Child of God, bien sûr, n'est pas à conseiller à tout le monde. Mais si vous voulez voir un film qui allie l'audace des plans et un scénario original, un sujet rare et difficile traité avec talent, allez voir ce nouveau film de James Franco.

Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


orange star.jpg
orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !