jeudi 4 septembre 2014

"HIPPOCRATE" REFLÈTE-T-IL LA RÉALITÉ ? L'AVIS DU DR G, MÉDECIN INTERNE





Après l’écriture de sa thèse de médecine, et à quelques jours seulement de sa soutenance, Dr G. a aimablement accepté de commenter pour nous le film Hippocrate, de Thomas Lilti, et nous dire en quoi il reflète le quotidien des internes en France.


Je suis allée voir Hippocrate le jour de sa sortie, me sentant hautement concernée par le sujet. Le film relate en effet le quotidien des internes. Qui plus est, il a été réalisé par un médecin.

A l’heure actuelle, on est plus ou moins noyés dans les séries américaines prenant pour thème le milieu médical et les internes. Je cite, pour exemple, Dr House, Urgences, Scrubs, Grey’s Anatomy, ou encore, dans un style un peu différent, Body of Proof. Toutes ces séries sont très divertissantes quoique parfois lassantes, mais surtout, elles sont assez éloignées de la réalité médicale, en tout cas française.



Je me suis donc rendue ce mercredi au Gaumont Parnasse pour voir ce film, me demandant bien à quoi m’attendre. Je ne fus pas déçue du déplacement. En effet, il reflète de manière assez fidèle la réalité et le quotidien des internes français d'aujourd’hui.

Des situations vécues


J’ai noté et listé un certain nombre de situations et anecdotes vécues. Si d’autres internes me lisent, je pense qu'ils se reconnaîtront.

- Le premier jour du stage, déambuler pendant vingt minutes dans les couloirs des sous-sols pour trouver les blouses (j’ai d’ailleurs cru reconnaître ceux de Lariboisière dans le film, pour y avoir moi-même passé un petit bout de temps avant de trouver mon chemin) enfin arriver et tomber sur un personnel fatigué de son travail, me fournir une blouse soi-disant propre avec une taille 10 fois trop grande.



Vincent Lacoste (Benjamin) dans Hippocrate, de Thomas Lilti (2014)


- Devoir gérer l’alcoolique chronique qui est abonné au service et arrive toujours dans un état comateux ou excité comme une puce, et se permet d'insulter tout le personnel.

- Avoir comme co-interne un FFI (Faisant Fonction d’interne car venant d’un pays étranger) médecin chevronné dans son pays et qui a l’air de tout maîtriser cent fois mieux que nous.


Les bons moments


- Manger le midi à l’internat ou en salle de garde, en respectant bien toutes les règles de ces lieux : taper sur l’épaule de tous les convives déjà attablés en arrivant, s’asseoir à côté d’un confrère sans laisser aucune place vide, ne jamais utiliser de petites cuillères (ne me demandez pas pourquoi.)

Surtout, ne pas parler médecine, religion ou politique (sujets qui fâchent) au risque de se voir attribuer un gage plus ou moins obscène par l’économe, interne désigné comme responsable de la salle de garde, qui doit en faire appliquer les règles et organiser les soirées spéciales ou des repas améliorés (pas toujours de la grande gastronomie, évidemment.) Cette tradition est malheureusement en voie de disparition. 


On se délecte enfin d’un bon repas tout en admirant les fresques sur les murs, représentant nos grands patrons s’adonnant à quelques parties de jambes en l’air.



Un quotidien difficile


- Annoncer à la famille les décisions prises par notre chef que l'on n’approuve pas du tout. Les en informer en donnant l’impression d'être convaincu à 200% du bien fondé de cette décision.

- Essayer de dormir dans la chambre de garde dont le décor et le confort sont bien sûr dignes d’un 4 étoiles.


- Arriver un matin tout guilleret et se voir annoncer que le patient qu’on a examiné la veille au soir est décédé pendant la nuit, croire qu’on va se faire démonter par son chef et en fait se faire prendre par l’épaule quand il nous explique que, oui, ça arrive.


- Ne pas avoir assez d’aplomb pour imposer sa prescription à l’infirmière, qui n’a pas envie de se démener et préfère aller à la facilité. Voir ensuite son co-interne parvenir à la convaincre sans mal.


- Se retrouver de l’autre côté de la barrière en devenant soi-même un patient, voir débouler l’interne avec son stéthoscope venu pour nous examiner, et qui nous explique à la fin qu’on va quand même faire un ECG car une douleur épigastrique peut révéler un infarctus du myocarde (oui merci, ça je sais.)


- Demander à un patient de s’allonger sur le dos et le voir s’allonger sur le ventre (véridique !)


- La galère de devoir faire le planning des gardes quand il s’agit des jours fériés, et surtout des fêtes de fin d’année.


N'éxagérons rien


Je suis par contre un peu sceptique quant à la situation précise de Benjamin, héros du film, et je tenais à rassurer le public. En effet, l’AP-HP (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris) manque cruellement de moyens, mais pour réaliser un bête ECG, il ne faut tout de même pas exagérer. 


Comme on dirait chez nous, la réalisation d’un ECG devant une douleur épigastrique, c’est sous-cortical, c’est-à-dire un réflexe, comme démarrer sa voiture. À la place de Benjamin (et je pense que tous les internes de France auraient fait de même) si l’ECG de mon service était en panne, j’aurais emprunté celui du service d’à côté, ou j’aurais envoyé mon externe (étudiant en médecine entre la 4 et 6ème année ) pour accomplir cette tâche.





Electrocardiogramme (ECG)


Hippocrate aborde des sujets délicats


Mais à travers toutes ces petites anecdotes, le film aborde des sujets plus profonds et parfois difficiles :

La fin de vie et la difficulté pour les soignants de faire face à ce problème, avec parfois un manque de communication entre les équipes, ce qui mène à des décisions inappropriées.

- Le manque de personnel et de matériel à l’hôpital public aujourd’hui.

- Des hôpitaux et cliniques maintenant dirigés par des directeurs ayant un parcours professionnel trop éloigné du domaine de la santé.

- Le statut déplorable des FFI, médecins dans leur pays, mais qui sont réduits à un statut d’interne en France. Ils sont payés une misère (souvent moins qu’un interne français) doivent se taper un max de gardes et loger à l’internat dans une chambre souvent glauquissime. Ils sont, de plus, éloignés de leur famille.



Reda Kated (Abdel) FFI dans Hippocrate


- Le pétage de plombs et le burn-out des internes, soumis à une pression énorme et qui enchaînent parfois plus de 36 heures de travail sans dormir. Le film rappelle que ce sont des êtres humains et qu’ils peuvent aussi craquer.

Ce métier est un sacerdoce


Je tenais enfin à préciser qu’il ne suffit pas d’avoir 10 ans d’expérience dans le métier pour vivre tout ça, six mois suffisent amplement, vu l’intensité de notre travail. 

J’en sais quelque chose, car j’ai moi-même renoncé à la clinique après un an et demi de cette vie trop difficile, qui ne me semblait pas tenable sur le long terme. J’ai alors pris la voie de l’anatomo-pathologie, spécialité de laboratoire extrêmement enrichissante et passionnante, permettant un exercice au calme, mais sans patients. Il s’agit d’examiner les prélèvements faits aux malades à l’aide d’un microscope pour aboutir à un diagnostic précis. 

Je rejoins dans cette idée l’interne de réa qui, dans le film, explique qu'il se contente de réanimer. Il occulte complètement la dimension psycho-sociale du patient et c’est, je pense, ce qui fait toute la difficulté de ce métier. 


Etre médecin n'est peut-être pas une malédiction, mais un sacerdoce, c'est certain.




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orange star.jpg Pas bon À hurler !