lundi 15 septembre 2014

LES GENS DU MONDE: JOURNAL... INTIME




   

Les Gens du Monde d'Yves Jeuland sur une discussion passionnante entre journalistes quant au choix des titres : "Le Pen/Mélenchon : le match des populismes." Caroline Monnot, spécialiste des questions du FN dans le quotidien, avertit son rédacteur en chef, Didier Pourquery, du danger de faire croire au lecteur qu'extrême droite et extrême gauche, c'est pareil.

Didier Pourquery, à l'époque rédacteur en chef chargé du développement éditorial (il a démissionné depuis) tranche, et les journalistes, s'ils donnent leur avis, ont rarement le dernier mot. 



Didier Pourquery, rédacteur en chef de l'époque au Monde (il travaille aujourd'hui pour Image 7)
Didier Pourquery, rédacteur en chef de l'époque au Monde (il travaille aujourd'hui pour Image 7) 

Engagez-vous ?


Se pose vite la question de l'engagement politique. Nous sommes en 2007, en pleine campagne présidentielle. Le Monde, traditionnellement de gauche modérée, doit-il prendre position pour Hollande ?

Le directeur, Érik Izraelewicz hésite quant au ton à adopter pour son édito. C'est dans l'édito, pourtant, que l'on peut se permettre un avis plus personnel, mais puisque toute prise de position est une prise de risque, le journalisme d'aujourd'hui se mouille moins, et pas seulement au Monde


Érik Izraelewicz, ancien directeur de la rédaction du quotidien (il est hélas décédé en 2012)
Érik Izraelewicz, ancien directeur de la rédaction du quotidien (il est hélas décédé en 2012)


D'un autre côté, comme l'indique Caroline Monnot, comment soutenir un candidat sans donner l'impression "de faire de la lèche"?


Caroline Monnot, journaliste au Monde
Caroline Monnot, journaliste au Monde


Luc Bronner, lui, précise: "On peut être lu par des gens qui ne sont pas de notre avis, et être respectés parce qu'on est meilleurs." En d'autres termes, la qualité du Monde devrait être garante de sa liberté d'expression. Érik Izraelewicz écrira finalement un édito anti-Sarkozy sans vraiment se prononcer en faveur d'Hollande.


Par ailleurs, on repère, dans le discours de Didier Pourquery, une crainte de "se faire laminer par Sarkozy" quand le journal n'est déjà pas dans ses bonnes grâces. Même si le rédac chef parle de "boutade," le spectateur se rend bien compte de la main-mise de Sarkozy sur la presse, et de la peur qu'il inspire aux rédactions.

Toujours concernant l'ancien chef de l'Etat, Érik Israelevicz soulève un point important : il fait vendre. Si l'on pense uniquement en termes commerciaux, le "président normal" vendra a priori moins de papier que le président "bling-bling."

Un caricaturiste avait d'ailleurs dit à la presse que « Sarkozy lui manquait. » Le titre dans Yahoo News, par un effet pervers, nous faisait croire que Sarkozy était, selon le dessinateur, meilleur président que Hollande. Or, il parlait juste de son métier : Sarkozy était plus facile à caricaturer, se montrant plus excessif, en un mot plus « drôle » que son successeur.

Échos dans l'actualité


Ironie de l'histoire (la grande et la petite) Hollande a finalement fait couler beaucoup d'encre, mais davantage dans la presse people que celle de qualité. Les scandales qui ont entaché son mandat titillent l'esprit du spectateur dans des scènes du film devenues comiques malgré elles. Le discours de campagne de Hollande, qui critique l'austérité sarkozyste, fait résonner la salle de cinéma d'un rire amer, à l'heure où Macron vient d'être nommé à l'économie. Rire jaune, encore, lorsque Hollande reproche à son adversaire d'augmenter les impôts et favoriser les plus riches.

Le documentaire a aussi l'intelligence de montrer l'ineptie d'un discours de Jean-Marie Le Pen.



Luc Bronner dénonce par ailleurs les dérapages de Sarkozy se rapprochant du discours du FN (c'est le principal reproche que l'on trouvera dans l'édito du directeur) et Pourquery ajoute « Ce n'est pas tant Sarko que le pays qui dérape. » Si l'on peut considérer que le discours sarkozyste a légitimé l'idéologie du FN, on peut saluer le pressentiment du rédac chef, qui se confirme, hélas, à l'heure d'un racisme de plus en plus décomplexé en France.


Luc Bronner, journaliste au Monde
Luc Bronner, journaliste au Monde 

Le documentaire dénonce aussi les bains de foule exagérés de l'ancien président, quand la foule est composée, en grande partie, de journalistes venus couvrir « l'événement. »


Qui sont les journalistes ?

Intuition pertinente également lorsqu'il s'agissait de « deviner » qui serait premier ministre sous Hollande. Pour le public, la nomination de Jean-Marc Ayrault, fort peu connu, était apparue comme une surprise. Dans le milieu du journalisme cependant, cette nomination semblait couler de source, Ayrault ayant été un proche de longue date du président. Voilà l'intérêt d'être journaliste: savoir qui est proche de qui, témoigner des événements de l'intérieur, voir rien de moins que l'Histoire en marche.


 Couverture du Monde le lendemain de la victoire de François Hollande, 7 mai 2012
Couverture du Monde le lendemain de la victoire de François Hollande, 7 mai 2012 

Alors, qui sont les journalistes ? Une partie de la rédaction déplore le « moule » de leur métier, quand leurs confères sont toujours issus de Science Po ou d'une école de journalisme. Certains aspirent à plus de diversité dans leur newsroom, d'autres regrettent les Normaliens de l'ancien temps.



Sont évoqués aussi les aspects pratiques : que fait-on s'il n'y rien à écrire ? Si la rédaction est bouclée à dix heures et qu'un événement crucial se produit à dix heures une ?

On découvre dans Les Gens du Monde des hommes et femmes d'une grande intelligence, qui lisent assidûment la presse concurrente, et témoignent d'un véritable amour de la politique.

Raphaëlle Bacqué, que les spectateurs de C'est dans l'air reconnaîtront aisément, dit aimer "le côté irrationnel des hommes de pouvoir." L'un de ses collègues qualifie la politique de "petit théâtre humain" et la compare à une pièce de Shakespeare, où l'on pense voir mourir un personnage, qui revient pourtant, un peu plus tard, sur le devant la scène.


Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde
Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde


Ajoutez à cela le regard complice de Plantu et la finesse d'Ariane Chemin. Le réalisateur Yves Jeuland offre, contrairement à ce que disent les détracteurs du film, un documentaire respectueux mais sans complaisance d'un quotidien qu'il admire.

La fin du papier ? Rien ne presse


Avec le développement de la presse sur le web, de nouveaux auteurs sont apparus, offrant un regard neuf sur l'actualité, et surtout de nouvelles méthodes pour la diffuser. Plusieurs journalistes insistent sur l'importance de Twitter, ce moyen interactif et personnel de raconter la campagne par rapport à l'individualisme du journal papier. Là où il est difficile de se rappeler le nom d'un journaliste de presse écrite, il est aisé de se souvenir de lui s'il est sur Twitter, avec sa photo et ses commentaires publiés sur le vif.

De nombreux éléments sont évoqués concernant la presse web : pêle-mêle, le paradoxe des internautes prompts à la critique, mais qui sont les premiers à lire les articles, l'accélération du travail des journalistes et la nécessité de leur temps de repos, la question des blogs et des sources qui se sentent plus exposées que dans la presse papier, tout est débattu en salle de rédaction, où le rôle du journalisme est sans cesse remis en question.

Et pour cause. Les ventes papier sont en baisse pour tous les journaux (voir l'excellente émission d'Arte à ce sujet) des kiosques ferment chaque jour. Erik Izraelewicz évoque son désir de réenchanter l'information, comme certains parlent de réenchanter la politique, redonner confiance aux citoyens quand ils n'y croient plus.

Les Gens du Monde soulève avec intelligence de vraies questions sur le journalisme d'aujourd'hui. C'est un bon documentaire, un vrai regard sur... le Monde.


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Ailleurs sur le web: LA PRESSE SANS PAPIER –ÉMISSION D'ARTE





Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpg Pas bon À hurler !