samedi 11 octobre 2014

GONE GIRL: LA LUNE DE FIEL DE DAVID FINCHER







Le roman adapté par Fincher s'intitule Les Apparences. La version française aurait pu, comme la québécoise, garder ce titre, même s'il appartient déjà à un autre film, beaucoup moins convaincant.



Affiche du film Apparences, de Robert Zemeckis (2000)



Le titre original du film de Zemeckis nous donne un indice: What Lies Beaneath suggère que quelque chose se cache sous la surface. Il évoque le domaine du fantastique et de l'horreur: "what lies beneath," c'est aussi ce qui est tapi dans l'ombre, prêt à surgir.

Voyez le slogan de l'affiche: Un couple uni, une maison de rêve, une vie sans histoire (sic) Cela aurait aussi pu être le slogan de Gone Girl



Les couples faussement heureux au cinéma


Faire semblant. Voilà un thème majeur au cinéma.

A priori, sur grand écran, tous les couples font semblant, d'où l'appellation "baiser de cinéma" pour ces baisers factices de couples qui, évidemment, n'en sont pas. Mais leur métier est de nous y faire croire dur comme fer.

Certains couples y ont réussi si bien que des admirateurs ont peiné à faire la différence entre acteurs et personnages. Combien de jeunes filles sont tombées amoureuses de Jack Dawson, en se croyant, à tort, folles de Leonardo di Caprio ?


Leonardo di Caprio et Kate Winslet dans Titanic, de James Cameron (1996)



Il est intéressant de remarquer que Sam Mendes a choisi les mêmes acteurs pour un nouveau naufrage, celui d'un couple.



Les Noces Rebelles, de Sam Mendes (2008)


Le titre original était Revolutionary Road, nom ironique d'une rue proche du Wisteria Lane de Desperate Housewives

Le couple de Leo et Kate s'était promis de changer le monde à la manière de Sartre et Beauvoir, de partir à Paris sur un coup de tête, de ne surtout pas ressembler à ces couples bourgeois qui étouffent discrètement de désespoir.

Oui, mais voilà, Monsieur fait le même métier que son père et Madame porte une jolie robe. Ils deviennent ce qu'ils s'étaient juré ne pas devenir.

Rien d'étonnant à ce que Sam Mendes ait choisi Kate Winslet pour le rôle. Elle avait si bien incarné une Bovary moderne dans Little Children.




Little Children, de Todd Field (2006)



Sam Mendes s'était déjà penché sur un couple faussement heureux dans son classique contemporain, American Beauty, tout juste dix ans avant Les Noces rebelles.



Kevin Spacey et Annette Bening dans American Beauty, de Sam Mendes (1999)



Cette famille dysfonctionnelle autour du dîner est devenu un archétype au cinéma, repris récemment dans Un Eté à Osage County.

Mais sur les fausses familles unies, nul n'a été aussi loin que Derrick Borte avec La Famille Jones (2009):




Dans sa comédie qui ne paie pas de mine, Derrick Borte offrait une satire plutôt bien vue de la société de consommation.


Fincher, roi des apparences trompeuses




C'est également ce que fait Fincher dans Gone Girl. Ce couple, incarné par Ben Affleck et Rosamund Pike, est parfait: ils sont beaux, jeunes, aisés, et s'aiment. Du moins en apparence.


Fincher nous a déjà habitués à nous méfier de ce qu'on croit savoir (Fight Club, Se7en et, dans une certaine mesure, The Social Network) Le cinéaste est un adepte des films à chute, des fins étonnantes, et d'un point de vue inédit. Dans combien de films voit-on un méchant gagner à la fin (c'est le cas de Se7en) ? Combien de films à chute sont ratés faute de faire tenir le double sens de bout en bout, quand Fight Club est magistral ? Dans combien de séries télévisées se met-on du côté du méchant en espérant presque sa victoire ?



On retrouve Kevin Spacey dans House of Cards, série télévisée



Dans House of Cards, toujours réalisé par Fincher, on adopte le regard d'un politicien corrompu et cynique, mais brillant et séduisant, comme tout méchant doit l'être.

David Fincher nous fait la démonstration, dans Gone Girl, que tout est question de point de vue. Qui est le méchant de l'histoire ? Qui est la victime?


Satire convaincante des médias



Dans cette parabole sur les faux-semblants du mariage, Fincher fait une satire convaincante (quoique un peu didactique) des médias et de leurs mensonges organisés. On retrouve avec plaisir Missi Pyle en journaliste carnassière.

Ce n'est pas la première fois que le cinéma dénonce l'hypocrisie des médias. L'un des classiques du genre est Network, de Sidney Lumet (1976)



Jeux de dupes, alliances et mésalliances, Lumet expose toutes les zones d'ombre de ce qu'on croit voir en lumière.

Dans Mad City de Costas-Gravras, John Travolta incarnait un homme désespéré faisant un hold-up dans un musée, et qu'un journaliste ambitieux (Dustin Hoffmann) incitait à entrer dans le jeu dangereux des médias.




Tout est question d'image. Ben Affleck dans Gone Girl jouera à ce grand bluff, en disant devant la caméra ce que le public veut entendre. Le mariage, c'est s'accorder sur le même mensonge. C'est aussi vrai pour la télévision.

On retrouvait Dustin Hoffmann, tout aussi cynique sur le rôle des médias, dans Des Hommes d'influence (1997)

Tout récemment, deux adolescents jouaient les amoureux à la télévision pour sauver leur peau.


Katniss Everdeen (Jennifer Lawrence) et Peeta Mellark (Josh Hutcherson) dans Hunger Games, de Gary Ross (2012)



David Fincher propose une satire sévère des médias, mais n'oublie pas son but principal. Vendre Gone Girl comme un thriller fait venir du monde en salles, mais en interview, Fincher indique qu'il ne s'agit pas d'un thriller, mais bien d'un film sur le mariage. Si l'on veut absolument y voir un thriller, il faudra l'appeler non pas "Whodunnit" (qui a tué ?) mais "Whydunnit," en se posant la question du pourquoi des actions des personnages.


Gone Girl: un film misogyne ?


Amy (Rosamund Pike) au début du film, fait référence à Dante:

"Vous qui entrez ici, perdez toute espérance"

Dante parlait des portes de l'enfer, Amy de celles du mariage. 

Pendant plusieurs répliques, on entend dans la salle des rires nerveux, masculins pour la plupart. Fincher met le doigt sur ce que de nombreux hommes pensent du mariage. Au théâtre, Oscar Wilde et Sacha Guitry raillaient déjà la vie maritale avec brio. Fincher a l'intelligence de remettre le débat au goût du jour, en y ajoutant du suspense et une distance ironique. 


Il évite, cependant, la misogynie des dramaturges cités plus haut, et d'un certain Denis Villeneuve, qui montrait récemment un homme piégé par trois femmes-araignées.. L'auteur du roman, Gillian Flynn, est une femme, elle a réécrit son histoire pour en faire un scénario. C'est elle qui a changé la fin de son roman pour le film. Ce n'est pas parce qu'une intrigue dépeint une femme manipulatrice qu'il s'agit fatalement de misogynie. Dans ce cas, Fincher est misandre de mettre en scène, dans House of Cards, un homme manipulateur. D'autant que son épouse, incarnée par Robin Wright, est tout aussi vicieuse.



Robin Wright (Claire Underwood) dans House of Cards 


Dans Gone Girl, la sœur de Ben Affleck (excellente Carrie Coon) est un personnage positif: une barmaid intègre et non-conformiste.

En réalité, hommes et femmes en prennent pour leur grade. Nick Dunne, le héros, est menteur, inconstant et lâche, et ce sont des défauts considérés comme typiquement masculins. L'avocat (Tyler Perry) est ambitieux et vénal.


Cruel miroir


A dire vrai, Gone Girl est trop long, et la fin semble s'étirer à l'infini. Le film dure 2h30, et certaines scènes, qui n'apportent pas grand-chose à la trame, auraient pu être coupées. Le résultat n'est peut-être pas aussi brillant que Fight Club, Se7en, ou même The Social Network.

Qu'importe, Fincher nous parle mariage et société comme personne: le thriller n'est qu'un prétexte à dénoncer les dynamiques du couple et des médias comme un immense jeu de dupes.

Gone Girl est un miroir cruel. David Fincher, comme tous les grands réalisateurs, se sert du cinéma comme d'un mensonge qui fait jaillir le vrai.



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