mercredi 5 novembre 2014

'71: L'IRLANDE AUTREMENT









On a vu pléthore de films sur l'Irlande. La plupart se placent du côté irlandais, et dénoncent l'oppression des catholiques par les protestants en Irlande du Nord. On se souvient d'Au Nom du père, où Gerry, jeune Irlandais incarné par Daniel Day Lewis, était accusé faussement, ainsi que trois de ses amis, d'un attentat terroriste à Londres. Le film, inspiré d'une histoire vraie, mettait en scène le célèbre procès des Guilford Four qui, avant le Bloody Sunday, avait sensibilisé l'opinion publique sur le sort des catholiques d'Irlande du Nord, privés de droits civiques. Le film Shadow Dancer, plus récent et moins connu, racontait le destin d'une jeune femme qui, pour venger son petit frère tué pendant les Troubles, devenait agent de l'IRA.



Changement de point de vue


'71, de Yann Demange, nous met pour une fois du côté britannique, en regardant le conflit à travers les yeux d'un jeune soldat anglais, Gary. Le point de vue est donc assez courageux, et neuf et au cinéma. 1971, c'est en effet le cœur des « Troubles » en Irlande du Nord. Le fameux Bloody Sunday se produira un an plus tard.

On suit Gary au moment où il quitte sa famille et débarque au sein de l'armée. Son supérieur rappelle le sergent instructeur Hartman du Full Metal Jacket de Kubrick.


Un film pédagogique



Le début de '71 est particulièrement pédagogique : il montre bien la division géographique et idéologique du conflit. Si les militaires britanniques partent en Irlande du Nord, ils quittent leur pays sans vraiment le quitter. Encore une fois, question de point de vue : pour l'armée anglaise, l'Irlande du Nord est britannique.

Une fois à Belfast, les militaires sont accueillis par des jets de pierre de la part des autochtones. On témoigne dans le film de Yann Demange de la déchirure irlandaise : les Irlandais n'ont pas besoin de l'armée britannique pour s'entre-tuer. La haine est coriace entre protestants et catholiques, les indépendantistes et les partisans de l'Union. Tout juste un mois après le référendum écossais, la sortie de ce film tombe à pic.

Le réalisateur, cependant, peine à choisir entre fiction et documentaire. La caméra au poing est une bonne idée pour les scènes de conflit, notamment la bavure initiale, et rappelle le Bloody Sunday de Paul Greengrass, sorti en 2002. 



Mais ce procédé devient gênant dans les scènes d'intérieur, et fatigue le spectateur. La photographie, néanmoins, est réussie, en particulier pendant les scènes nocturnes.

Si Jack O'Connell (II) incarne plutôt bien ce jeune bleu perdu dans un conflit qui le dépasse, on a du mal à s'identifier au personnage ou même à éprouver de l'empathie pour lui. L'introduction sur sa vie personnelle est peut-être traitée trop rapidement.


Un nouveau Zaytoun ?


Bouffée d'air frais, le petit garçon, irlandais et protestant, dont le père a été tué par l'IRA, et qui se lie d'amitié avec le soldat. 



On pouvait attendre, à partir de là, un joli film proche de Zaytoun, où un jeune palestinien se lie d'amitié avec un soldat israélien tandis qu'ils traversent le pays en guerre. 




Mais le Gavroche de Demange disparaît trop vite, dans une scène emplie de pathos. Nous adoptons alors pour de bon le seul regard du soldat. La scène où une Irlandaise soigne ses blessures est difficile à supporter, et se rapproche du gore. Si le dialogue assène de ne pas regarder, la caméra s'attarde en gros plan sur la blessure. En croyant forcer le spectateur à voir la réalité en face, Demange ne fait que l'agacer . On ne souhaite même plus savoir ce qu'il advient du soldat à la fin du film, qui semble étonnamment long.

Yann Demange tenait une bonne idée en montrant dans '71 le conflit nord-irlandais du point de vue britannique, mais le pari était difficile. La réalisation brouillonne et le héros peu attachant font hélas rater au réalisateur le but qu'il se propose : nous faire compatir au désarroi d'un soldat et dénoncer l'absurdité de la guerre, en Irlande ou ailleurs.



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