dimanche 2 novembre 2014

VIE SAUVAGE: KASSOVITZ GRANDEUR NATURE











Pour Vie Sauvage, adieu les quatre heures de maquillage par jour qu'exigeait Un Illustre inconnu. Voici Kassovitz au naturel, dans tous les sens du terme. Avec son regard déterminé et son jeu d'écorché vif, il est parfait dans le rôle de Paco, marginal refusant la société de consommation.

Paco vit avec sa femme Nora et leurs trois fils dans une caravane, en pleine nature, parmi d'autres nomades. Mais Nora, fatiguée de cette existence rude et précaire, souhaite rejoindre le monde dit civilisé. Ainsi, elle part avec ses trois enfants et laisse, croit-elle, Paco derrière elle.

Un débat d'actualité


Là se pose la première question du film de Cédric Kahn. Lorsque une femme agit comme Nora, on dit d'elle "qu'elle part avec les enfants." Quand un homme agit comme Paco, on dit  de lui "qu'il enlève les enfants à leur mère." Vie sauvage relance, sans porter de jugement, l'épineux débat de la reconnaissance du père en cas de séparation d'un couple. Très souvent, la mère est privilégiée, et le père se sent lésé par les décisions de justice.

Paco défie alors la loi, prend ses deux fils cadets avec lui pour les ramener à la nature. L'aîné choisit de rester auprès de sa mère. Paco, s'il brave les lois des hommes, laisse à ses enfants le choix de le suivre ou non. Le film pose alors une deuxième question, celle du respect de la volonté des enfants en cas de divorce.

Les trois garçons se retrouvent alors dans la triste position de Nemo dans Mr Nobody: choisir entre le père et la mère.

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Affiche de Mr Nobody, de Jaco Van Dormael (2009)


De ce choix initial découlera toute leur existence: leur lieu et mode de vie, le rapport à l'école, et l'amour qu'ils rencontreront.


L'affaire Fortin au cinéma


C'est d'ailleurs sur la rencontre amoureuse que Jean Denizot avait insisté dans La Belle vie (2013) film inspiré de la même affaire Fortin:








La belle vie, au-delà de cet Eden retrouvé, c'était l'existence que Sylvain, l'un des fils, choisirait pour lui-même.

Dans la version de Cédric Kahn, on perçoit un ton plus militant (qui a dû plaire à Kassovitz) et une volonté de faire naître chez le spectateur une véritable empathie pour le père, quand Xavier Fortin était présenté dans la presse, en 2009,  comme un manipulateur "tout puissant."

Cédric Kahn a la finesse de ne pas prendre position. Il réussit le tour de force de Laurent Cantet dans Ressources Humaines. Dans le film de 1999, le spectateur ressentait une tension terrible lors du conflit père-fils. On saisissait les deux points de vue: celui du père ouvrier et du fils futur manager.

Dans Vie Sauvage, on comprend à la fois la décision du père, la détresse de la mère et le dilemme des adolescents.

Est-ce mal de partir avec ses enfants pour leur offrir la vie qui nous semble juste, qu'il s'agisse d'une vie dans les bois ou d'un retour à la vie "moderne"?

Loin d'idéaliser la vie sauvage, Cédric Kahn montre la précarité de ce quotidien, le manque d'argent, et la peur perpétuelle d'être découvert lors d'une vie en cavale, qui dura onze ans pour Xavier Fortin et ses fils.

La scolarisation des enfants, bien sûr, pose problème. Paco ne parvient pas, malgré sa bonne volonté, à suivre le programme normal. D'un autre côté, la connaissance livresque est-elle plus importante que celle de la nature ?

Sous le signe du Thoreau


Mon cœur d'angliciste ne peut pas s'empêcher de faire le lien avec Thoreau, cet écrivain philosophe qui vécut deux ans dans une cabane au milieu des bois. De cette réflexion introspective au bord d'un étang nommé Walden, Thoreau a tiré un écrit qui changea pour toujours la face de la littérature américaine:




Comme Emerson, Thoreau est un transcendentaliste. Cette philosophie peut être rapprochée de celle de Rousseau: l'homme est naturellement bon, c'est la société qui le corrompt. Un retour à la nature et aux choses simples est donc souhaitable.

Le livre permettait à Thoreau de critiquer avec virulence la société de son temps, qu'il pensait corrompue par l'industrialisation.

Silence, moteur... réflexion


Cette critique est aussi présente dans Vie sauvage, à travers les coups de gueule de Paco, et aussi, en filigrane, quand le monde civilisé s'avère être celui du mensonge et de la tromperie.

Kassovitz est touchant en homme de conviction amoureux de ses fils, et Céline Sallette est superbe en femme forte et fragile à la recherche de ses enfants. Mention spéciale pour Romain Depret, en Tsali adolescent, véritable révélation du film. Vie sauvage est aussi illuminé par charme et la fraîcheur de Jenna Thiam dans le rôle de Céline.

On aurait peut-être aimé une réalisation plus originale, plus audacieuse, pour porter un tel thème, notamment dans le traitement de la nature (des plans larges et des travellings auraient été bienvenus.)

Cependant, grâce à cette belle pléiade d'acteurs et un regard nuancé dénué de jugement, Cédric Kahn porte à l'écran un fait divers en soulevant des questions très actuelles, voire philosophiques, sur la place du père et les choix de l'existence.



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