lundi 24 novembre 2014

MR TURNER : MIKE LEIGH, DE L'OMBRE À LA LUMIÈRE









D'abord, un plan fixe sur un paysage flamand, qui rappelle la photographie et le sens de la lumière du film contemplatif Le Moulin et la croix, où le célèbre tableau de Bruegel prenait vie.



La silhouette de JWB Turner se découpe sur le paysage comme celle du lanterniste de Bill Douglas dans Comrades. 


Lanterniste dans Comrades, de Bill Douglas (1986)



William Turner (Timothy Spall) dans Mr Turner, de Mike Leigh (2014)


Les premières images du film de Mike Leigh feraient penser à un chef-d’œuvre visuel, proche de celui de Bill Douglas qui, avant Mike Leigh, était l'un des maîtres du cinéma social à l'anglaise. Dans Mr Turner comme dans Comrades, on remarque une volonté de transformer un film en tableau mouvant, à l'instar des œuvres de Bergman, comme Cris et chuchotements, dont le clair-obscur évoque les toiles de Delatour. 

Dans le générique de Mr Turner, les vagues révèlent doucement une toile célèbre de l'artiste, qui aimait tant peindre les bateaux au large.

Mike Leigh, dans Mr Turner, ne rend pas seulement hommage à cet impressionniste pionnier. Les premières scènes (surtout domestiques) ont la couleur crème des tableaux de Vermeer: lumière douce et visages de lait. Les scènes à la chandelle et les visages graves rappellent Goya.

Turner achète ses pots de peinture comme une certaine Séraphine que l'on a découverte sur les écrans français en 2008.


Yolande Moreau dans Séraphine, de Martin Provost (2008)

Mr Turner rend hommage aux paysages anglais, la photographie du film est somptueuse (lieux de tournage, usage de la lumière) mais hélas, elle ne suffit pas.

Un air de Jane Austen


Le film est un tableau, soit, mais il est figé, posé, académique. Mike Leigh a déclaré récemment: "Vous pouvez lire des millions de biographies, vous devez mettre de la chair et du sang pour que ce soit intéressant à l'écran." Or, son film manque de chair, justement. Il ressemble à un roman victorien, démonstratif, didactique, empesé. Du coup, certaines scènes valent le détour d'un point de vue pédagogique, surtout quand Turner explique sa technique (la scène de l'arc en ciel sur la toile est splendide.)

On retrouve de nombreux éléments de la littérature victorienne dans le film de Mike Leigh. Par exemple, certains personnages évoquent Orgueil et préjugés de Jane Austen.

L'obséquieux parlant d'art avec pédanterie (il démolit en toute ignorance Claude Lorrain) rappelle le Mr Collins du roman. Turner se moque d'ailleurs de lui en ironisant à la manière de Mr Bennet chez Austen.

Turner est charmé par le solo d'une femme au piano, comme le Colonel Brandon tombait amoureux de Marianne dans Raison et Sentiments. Voici un extrait du film d'Ang Lee (vous reconnaîtrez Alan Rickman, complice de Timothy Spall dans Harry Potter, et la jeune Kate Winslet):


Toujours côté piano, on voit dans Mr Turner deux scènes où des gens de la haute société supportent poliment le chant navrant d'une jeune fille. Pourquoi montrer deux scènes quand une seule aurait suffi ? Les bourgeois s'ennuient à écouter le chant ? Manque de bol, on s'ennuie avec eux.

Encore une fois, on pense à Austen, et à l'une des fâcheuses soeurs Bennet, Mary, qui joue comme un pied du piano, et à qui son père finit par dire: "tu nous as enchantés suffisamment" sur le ton sarcastique cher aux Anglais. La fille cadette malingre de Turner rappelle la cousine souffreteuse de Darcy, toujours dans Orgueil et préjugés.

L'un des personnages s'exclame sans cesse "Capital!" comme Sir William Lucas dans le même roman. Un autre s'appelle même Mr Manners, nom évoquant ses manières, sa politesse, ou, si l'on ironise, son aspect maniéré. 

Ah, si le film lui-même ne l'était pas tant ! Nous sommes loin de la légèreté caustique d'Austen. Les dialogues sont très écrits, presque trop.

MrTurner: une revanche de Mike Leigh ?


Mike Leigh éprouve une admiration sans bornes pour Turner, mais paradoxalement, manque d'audace. Il trahit, dans son film trop lisse, trop sage, trop parfait, le vœu des impressionnistes, qui était justement de s'affranchir des grands maîtres.

Il a aussi changé de sujets à filmer. Cinéaste des petites gens, Anglais de tous les jours sublimés par sa caméra, Leigh essaie cette fois de dénoncer la sottise bourgeoise du milieu des arts. Soit. Mais il se moque aussi, même si c'est avec tendresse, de Mrs Booth, qui deviendra la compagne de Turner à la fin de sa vie.


Marion Bailey (Mrs Booth) et Timothy Spall (Turner) dans le film de Mike Leigh

Le prix de Timothy Spall à Cannes n'est pas volé. Il s'est montré ému d'avoir enfin un premier rôle, quand il fut si longtemps "une demoiselle d'honneur, mais jamais la mariée."

Revanche de Leigh, peut-être, quand Vera Drake, pourtant remarquable, avait été boudé à Cannes quelques années plus tôt ? Le film avait néanmoins reçu d'autres prix, dont le prestigieux Lion d'Or à Venise.


Vous reconnaîtrez peut-être, dans le personnage de Vera Drake, l'actrice Imelda Staunton, déjà présente dans Comrades, et incarnant plus récemment une certaine Dolores Umbridge...


Voilà, peut-être, le problème du film. Mike Leigh a voulu proposer une fresque historique qui soit aimée à Cannes, un film à oscar, et il en oublié d'être authentique.

Le film dure 2h30, et l'on s'ennuie, même si c'est en beauté. Des fulgurances visuelles réveillent le spectateur de temps en temps. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer combien Leigh, cette fois, a choisi la lumière, quand ses premiers films étaient si sombres, sur le fond comme la forme. On se souvient de Bleak Moments (1971) littéralement "Instants lugubres" qui nous montrait un Londres noir et déprimant. On y découvrait le génial David Thewlis (Professeur Lupin dans Potter, encore) en homme perdu et désespéré.

S'ennuyer... en beauté


Mike Leigh a ses petites habitudes. Il entretient avec Timothy Spall une amitié de 30 ans. Il retrouve dans Mr Turner la remarquable Ruth Sheen, présente dans quasiment toute sa filmographie.

Malgré le bonheur de retrouver ces acteurs, Mr Turner est étonnamment long. Le peintre agonise, et le film avec lui.

Visuellement somptueux, il fait montre d'une grande maîtrise, voire d'une maniaquerie à la Bergman, mais en plus moraliste. Mr Turner manque d'originalité et d'un vrai parti-pris de cinéaste.

Leigh, en rendant hommage à un artiste, aurait-il oublié d'en être un?


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