dimanche 21 décembre 2014

BLACK MIRROR, "WHITE CHRISTMAS": JOURS ÉTRANGES










Le premier film qui vient à l'esprit quand on regarde l'épisode de Noël de Black Mirror, c'est Strange Days.



Strange Days, de Kathryn Bigelow (1995)
Strange Days, de Kathryn Bigelow (1995)



Dans cette dystopie-phare qui fêtera bientôt son vingtième anniversaire, un système perfectionné de vidéo permet de pénétrer l'esprit d'autrui, voir ce qu'il voit, ressentir ce qu'il ressent. Cet enregistrement de la mémoire était déjà le thème d'un autre épisode, "The Entire History of You," où les citoyens pouvaient se repasser leurs meilleurs souvenirs en boucle jusqu'à en oublier de vivre, comme Lenny, dans le film de 1995. 


L'épisode "White Christmas" de Black Mirror reprend l'idée d'entrer dans la tête des gens, mais la pousse à un niveau supérieur. 

Où ai-je la tête ?


Une conversation entre deux hommes un matin de Noël ouvre sur un long flashback. Matt (charismatique et séduisant Jon Hamm, à mi-chemin entre Clive Owen et Chris Noth) raconte à Joe (touchant Rafe Spall) ses anciens boulots, pas forcément réglos.

Tout commence par un coaching séduction: un timide maladif cherche à courtiser une belle marginale  Se pose vite la question de la schizophrénie. Le jeune homme entend des voix, mais il s'agit de personnes véritables qui le conseillent sur sa façon d'agir. Et les coachs sont performants: une petite recherche faciale (merci Facebook et Google) et hop ! on connaît tout de la demoiselle, ses goûts et ses aspirations. Ce coaching est illégal, certes, mais tellement efficace.

L'épisode se concentre donc sur l'esprit, et conserve le thème cher à la série de ce que la technologie peut faire pour nous, mais aussi contre nous.


Une jeune femme riche 
(Oona Chaplin, Talisa Maegyr dans Game of Thronesdécide d'avoir une nouvelle domestique. Seulement, elle veut que tout soit exactement à son goût. Rien de tel, alors, que de tout faire soi-même. Mais pourquoi se fatiguer, si l'on peut créer son propre clone ? Nous parlions ici du clonage de confort, et ici du courage de Robin Wright d'affronter dans un rôle la possibilité de son remplacement par un double numérique.

Cette fois, Charlie Brooker se met du côté du clone. Que ressent-elle ? S'agit-il d'un être puisqu'elle est pensante, bien que dépourvue de corps ? C'était déjà le débat soulevé par Spike Jonze dans Her. Le clone souffre, pense, se rebelle, et il faut le mater avec sévérité. 


Le châtiment du clone dans cet épisode rappelle la torture du personnage de Stefan Zweig dans Le Joueur d'échecs.



Le Joueur d'échecs, de Stefan Zweig (1943)
Le Joueur d'échecs, de Stefan Zweig (1943)

Zweig contait l'histoire d'un homme emprisonné par les nazis dans une chambre dont il ne sortait que pour les interrogatoires. Étonnamment, la chambre est confortable, et le personnage se considère un temps comme privilégié. Mais il se rend compte de la nature de son châtiment: rien à faire dans cette chambre, pas un livre, pas un crayon, rien d'autre que son propre esprit comme prison infernale.


C'est alors qu'il trouve un livre sur les plus grandes parties d'échecs. Il s'y consacre 
tout entier jusqu'à devenir un génie du jeu.


La cause des clones


Pour le clone de Black Mirror, point de livre. Juste la torture d'une salle vide pour qu'elle consente enfin à travailler... pour elle-même. 




Clone prisonnière dans l'épisode "White Christmas" de Black Mirror
Clone prisonnière dans l'épisode "White Christmas" de Black Mirror

Défendre la cause des clones était déjà l'idée de Kazuo Ishiguro dans sa dystopie de 2005, Never Let Me Go, traduit en français par Auprès de moi toujours.






Ce livre a été adapté au cinéma en 2010:







Le sadisme de Black Mirror (Attention spoilers)


Pour la dernière partie, c'est l'histoire de Joe qui est mise en valeur. Sa petite amie enceinte l'a rejeté, et l'a "bloqué" par tous les moyens possibles.

La série nous montre comment les nouvelles technologies nous permettent d'exclure les autres de notre vie. Dans l'épisode, une fois bloqué, on ne voit plus de l'autre que sa silhouette pixelisée. On l'efface littéralement de notre existence.



Boris Cyrulnik parlait de ce danger des réseaux sociaux de ne pas permettre la relation durable avec l'autre, justement parce que l'on se fait des "amis" que l'on peut oublier en un clic.


"White Christmas," c'est plusieurs épisodes de Black Mirror en un seul: les fans reconnaîtront la chanson d'Abi dans le deuxième épisode de la série, "15 Million Merits."

La fin des différentes parties dénote du sadisme trop présent dans la série. Chaque fois, la violence va trop loin, et les images jouent sur le plaisir malsain du spectateur à voir souffrir les personnages. Ce "White Christmas" ressemble en cela au "White Bear" de la deuxième saison, qui finissait également en scène de torture. On témoignait chaque fois du sadisme des responsables du dispositif.

À la fin de l'épisode, Joe est coincé dans une boucle de temps, sorte de Noël sans fin, où il revit à l'infini sa scène de meurtre, comme les prisonniers de Minority Report.


Prison futuriste dans Minority Report, de Steven Spielberg (2002)
Prison futuriste dans Minority Report, de Steven Spielberg (2002)

Les différentes prisons de cet épisode permettent à Charlie Brooker de dénoncer une pratique courante aux Etats-Unis, celle du solitary confinement (cellule d'isolement.) 

La punition de Joe dans "White Christmas" est symbolisée par une boule à neige, clichée au cinéma.

L'effet boule à neige


De nombreux films ont pris la boule à neige comme symbole de prison et de répétition éternelle.

L'un d'eux est Dellamorte Dellamore, de Michele Soavi, sorti en 1994.





Récemment, Peter Jackson reprenait le même symbole dans The Lovely Bones (2009)




Le monde du pingouin n'est pas angoissant, contrairement à celui de Black Mirror. Voici ce que Susie, héroïne du film de Peter Jackson, en dit: 

The penguin was alone in there, I thought, and I worried for him. When I told my father this, he said, "Don't worry, Susie; he has a nice life. He's trapped in a perfect world.

Le pingouin était tout seul là-dedans, et je m'inquiétais pour lui. Quand je l'ai confié à mon père, il m'a dit "Ne t'inquiète pas , Susie: sa vie est agréable. Il est piégé dans un monde idéal."


Jackson se sert de cette métaphore facile pour annoncer ce que vivra plus tard Susie, elle aussi enfermée dans son propre monde.

La boule à neige est un symbole éculé de Noël. Des films mineurs plus légers, comme Tous les jours Noël (1996) ou Boule de neige (2007) font la morale sur la magie de Noël et la volonté d'une existence parfaite comme illusoire et nocive.


Il s'agit, dans cet épisode de Black Mirror, de détourner le symbole heureux en le rendant cauchemardesque (c'est le principe de la dystopie.) Le traditionnel chant de Noël devient outil de torture, comme la neuvième symphonie de Beethoven dans Orange Mécanique ou, plus récemment, "My Chérie Amour" de Stevie Wonder dans Happiness Therapy.


Le double visage de Black Mirror


Le décor futuriste de Black Mirror continue de traiter des sujets intemporels : la timidité en amour, les questions éthiques sur la technologie, les pères rejetés lors d'une séparation, le désir d'enfant. Cependant, on peut se demander si ces questions ne sont pas traitées avec un versant sadique qui jouerait sur les mécanismes que Black Mirror prétend dénoncer. 

Il ne faut pas oublier que cette série, si elle paraît excellente, est produite par Endemol, maison de production du fameux "Big Brother." La série dénonce les dérives possibles de X Factor (La Nouvelle Star) dans le deuxième épisode, quand sa maison de production est le leader de la télé-réalité sous toutes ses formes. 

Une manière de gagner des téléspectateurs deux fois: les adeptes de télé à sensations d'un côté, et ses détracteurs de l'autre, qui regarderont la série d'un œil avisé. 

Cynisme de la part d'Endemol ? Hypocrisie ? Apparemment, on n'a pas fini de commenter la série qui prétend dénoncer les excès de la télévision, quand ces mêmes excès sont le fond de commerce de sa maison de production. Le logo d'Endemol est évocateur: l’œil de Big Brother nous regarde, quand il prétend nous faire regarder.




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