lundi 22 décembre 2014

LES HÉRITIERS: LES ENFANTS DE LA CHANCE






Les élèves de Mme Gueguen sont des enfants de la chance. Ils rencontrent cette prof pas comme les autres que l'on rêve tous d'avoir, qui change leur perception, leur vision du monde, leur vie, en somme. 

Il est difficile de dire du mal des Héritiers. Ses bonnes intentions sont évidentes. Oui, mais voilà. Gide disait "on ne fait pas de bonne littérature avec de bonnes intentions." Il en est de même pour le cinéma.

À l'heure où les discours immondes de Zemmour sont légion, un film comme Les Héritiers est fort bienvenu, et ses 225.000 entrées font plaisir. En se basant sur une histoire vraie, Marie-Castille Mention-Schaar ne fait pourtant que déréaliser l'histoire de ces jeunes, évangéliser les personnages, pour offrir un conte didactique, démonstratif et longuet.

Les profs fantastiques, qui semblent si rares dans la vie de tous les jours, sont nombreux au cinéma.

La légende du prof idéal


Le film le plus emblématique est sans doute Le Cercle des poètes disparus, où le regretté Robin Williams campait un prof anti-conformiste dans une institution guindée qui étouffait ses étudiants. Mais John Keating n'existe pas. Et si d'autres films, comme Les Héritiers, sont inspirés d'une histoire vraie, ils ont souvent vite fait de caricaturer le tout.

C'est le cas du film Ecrire pour exister, où une jeune prof parvient à créer un esprit de corps au sein d'une classe difficile. 


Hilary Swank dans Ecrire pour exister (2006)

Elle invite en classe celle qui protégea Anne Franck avant son arrestation, comme Mme Gueguen invite - et c'est la meilleure scène du film - le rescapé des camps Léon Zyguel. Ce passage a une valeur documentaire et donne de la hauteur au film.


Léon Zyguel, rescapé des camps, témoigne dans Les Héritiers

Même schéma dans Ecrire pour exister que dans Les Héritiers: une pimbêche s'amende en lisant Le Journal d'Anne Franck, comme Mélanie se découvre, dans le film de Mention-Schaar, une passion pour Simone Veil. 

La peste qui change d'avis se retrouve aussi dans Sister Act 2, où la pétulante Whoopi Goldberg menait une classe agitée à un concours (de chant, celui-là.) La chipie n'était autre que Lauryn Hill, qui réalisa après le film un joli parcours dans la chanson.





En 1996, dans Esprits Rebelles, c'est Michelle Pfeiffer qui menait ses élèves avec une rigueur militaire pour les faire réussir. C'est également la BO que l'on a retenue de ce film mineur.





En somme, si Les Héritiers est basé sur une histoire vraie, le film la rend invraisemblable, et construit un scénario convenu aux scènes courues d'avance. C'est le cas de la victoire finale qui, étrangement, n'en finit pas. Les Héritiers ne cesse d'enfoncer le clou, avec un discours de rentrée de la prof qui apparaît démagogique et superflu. Ariane Ascaride mérite beaucoup mieux.

Il n'est pas évident de faire un bon film sur l'école. Une autre histoire vraie, cependant, a donné un très bon film: La Vague.




Denis Gansel nous prouvait dans son film qu'une nouvelle dictature était possible. Un surveillant prenait en charge une classe pour leur parler du régime dictatorial, et montait malgré lui une dictature véritable, avec des conséquences dramatiques. La Vague montrait sans démontrer, chose rare pour un film qui se déroule au sein d'une école.

Des clichés sur les profs... et les élèves


Tous les profs, bien sûr, ne sont pas comme Mme Gueguen. Pour le contraste, le film montre également une prof de lettres cassante, décourageant les jeunes, caricature de la méchante prof.

Les jeunes ne sont pas exempts des clichés. Olivier, converti à l'Islam depuis deux jours, incarne le fanatique faisant la morale à ses nouveaux frères musulmans. Il est largement ridiculisé, et pas très crédible. Enième film qui prétend montrer la réalité d'une jeunesse mais ne fait que la caricaturer, voire l'insulter. On se demande ce que Marie-Castille Mention-Schaar peut bien connaître de la jeunesse des quartiers, même si elle a été aidée, dans son projet, par Ahmed Drame, co-scénariste qui raconte ici sa propre histoire, et joue le rôle de Malik dans le film.

La preuve que Mention-Schaar ne connaît pas grand-chose de cette génération: les choix musicaux. Kim Chapiron, dans La Crème de la crème, en était resté aux années 90. C'est aussi le cas dans Les Héritiers.

Ahmed Drame chante en duo avec l'un de ses camarades, sauf qu'ils choisissent un titre du groupe I Am qui date... de 1997. Or, en 1997, ces lycéens n'étaient pas nés. Il est peu probable, donc, qu'ils improvisent dans la cour de récré sur ce titre qui est plutôt la référence de trentenaires aujourd'hui. La chanson "Nés sous la même étoile" (d'ailleurs assez bonne) accentue la dimension démonstrative du film.

Un film cliché mais nécessaire


Voilà le nœud du problème: les imbéciles qui critiquent le devoir de mémoire pourront dire aisément: "c'est un film donneur de leçons, démagogique et cliché." Les Héritiers donnent aux crétins, supporters de Zemmour ou de Marine Le Pen, le bâton pour se faire battre. 

On ne parlera jamais trop du devoir de mémoire, au cinéma ou ailleurs. Mais il est dommage d'en parler si lourdement, et sans ingéniosité du point de vue du scénario ou de la mise en scène. Il fera peut-être un bel outil en classe pour les professeurs d'Histoire, mais les films pédagogiques ne font pas forcément du bon cinéma.

Difficile de conclure sur Les Héritiers.


Didactique ? Oui. 

Démonstratif ? Aussi.

Nécessaire ? Plus que jamais.



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