jeudi 25 décembre 2014

THE INTERVIEW (L'INTERVIEW QUI TUE): KIM JONG UN AU 36ÈME DEGRÉ






Pas de note pour ce film. Il est à la fois très mauvais et formidable. On peut reprocher à Sony d'avoir hésité à sortir The Interview sous la pression de hackeurs soutenant la politique de Kim Jong-un. On peut aussi se poser la question de la fragilité d'un état autoritaire, s'il se sent menacé par un film potache sans grande envergure. Selon les sources du Monde, pour les hackers, The Interview est de nature à "mettre fin à la paix régionale et causer une guerre."

Le scandale selon les hackers ? Qu'on ridiculise le dictateur dans un film potache. Bien sûr, cette polémique génère une publicité inespérée pour le film.

Le scénario (le quoi ?) est bien mince mais il suffit: deux journalistes, l'un stupide et l'autre un peu moins, sont envoyés par la CIA en Corée du Nord pour se débarrasser du chef d'état meurtrier. Oui, mais voilà, quand on envoie Dumb et Dumber accomplir ce genre de mission, il faut s'attendre à de grosses gaffes.

La dictature en riant


Les dictateurs tournés en ridicule au cinéma sont nombreux. Le plus célèbre reste Hitler détourné par Chaplin dans son classique tout simplement appelé Le Dictateur. Dans une parodie hilarante, Chaplin dénonçait le fanatisme, qu'il tournait habilement en dérision (voir la fin de la scène - 3.40 - où les micros prennent peur):




Dans le film de Chaplin, un sosie prenait la place du Furher. Le speech final, empli de paix et d'humanité, restera dans les annales du cinéma.

En 2012, une comédie potache, portant presque le même titre, The Dictator (quand le titre de Chaplin était The Great Dictator) Larry Charles, créateur de Borat, riait à son tour d'un dictateur (fictif, celui-là):





La première scène de To Be or Not to Be de Lubitsch se moquait aussi d'Hitler dans une entrée en scène désopilante, dès 1942. 




Cette réplique a tant plu à Mel Brooks qu'en 1984, il décida d'en faire une chanson, le Hitler Rap, justement appelé To Be or Not to Be.

Dans V pour Vendetta, Stephen Fry (présentateur télé dans la vraie vie) se moquait d'un certain Adam Sutler dans une émission de télévision reprenant la musique de Benny Hill.



Vous remarquerez aisément la similitude entre les noms Adam Sutler et Adolf Hitler. A l'origine, dans la BD, c'est Margaret Thatcher qui était visée. Dans son adaptation cinéma, James Mc Teigue montrait que la meilleure façon de faire tomber un dictateur était de le rendre risible aux yeux du monde. C'est exactement le point de vue de Seth Rogen dans The Interview.

En réalité, Kim Jong a déjà été attaqué de manière virulente dans un film, mais il s'agissait du père, Kim Jong Il.




En remplaçant le L par le R dans la chanson, en moquant l'accent du chef d'état nord-coréen, les créateurs de South Park le ridiculisaient dans un long-métrage hilarant, Team America, Police du monde, il y a tout juste dix ans.


Les deux faces de Kim Jong Un


Seth Rogen essaie aussi de montrer l'aspect humain de Kim Jong Un (son méchant papa, notamment) et insiste sur sa solitude, tout en le faisant passer pour une femmelette, un enfant puéril qui assassine à grande échelle pour se prouver qu'il est un homme.

Dans un autre registre, Lord of War montrait le fils d'un dictateur de république bananière réclamer à un marchand d'armes le joujou de Rambo.



Andre Baptiste Junior dans Lord Of War, d'Andrew Niccol (2006) fait mumuse avec l'arme de Rambo.

Bon, je vous l'accorde, dans Lord of War, on rit beaucoup moins. Mais tous les moyens sont bons pour dénoncer l'absurdité du fanatisme.

Le Kim Jong Un de Seth Rogen est souriant et fun... jusqu'à ce qu'on le mette en colère. Sous ses dehors potache, le film expose les interviews arrangées d'avance, la manipulation des médias, un dictateur possesseur d'armes nucléaires qui martyrise son peuple, par la famine et les camps de travaux forcés.


Eminem: gay ou pas gay ?


Les Etats-Unis ne sont pas en reste. A l'instar de Comment Tuer son boss 2, L'Interview qui tue moque l'outrance des émissions de télé prêtes à tout pour faire de l'audience. Eminem et Rob Lowe se sont prêtés au jeu, ce qui demande du courage et un grand sens de la dérision.

Non, Eminem n'est pas gay. Il l'affirme dans l'émission de Skylark pour démonter la logique du scoop, typique de la télé poubelle: l'effervescence en studio après cette "révélation," et le sous titre racoleur "Eminem gay?!" dénoncent la bêtise de ce genre de programme et sa course à l'audimat.



Eminem fait un faux coming-out dans L'Interview qui tue


Pour le rappeur, il s'agit aussi de se moquer de la polémique concernant ses textes homophobes. Hélas, l'homophobie est, avec le sexisme, une marque de fabrique des textes de rap américain aujourd'hui. 

Il s'agit, le plus souvent, d'insultes génériques ne visant pas spécifiquement les homosexuels, même si utiliser "pédé" en guise d'injure est condamnable (et c'est aussi le cas en français.) Dans les combats de rap, ou chacun chante pour se montrer plus fort que l'autre, ces insultes sont légion: il s'agit d'humilier l'adversaire en remettant en cause sa virilité. On témoigne de ce phénomène dans un film en salles en ce moment.

N'oublions pas que la plus grosse injure anglophone est le mot Cunt (appelé le C word, encore pire que le F word que l'on connaît bien.) Ce mot désigne le sexe féminin, tout comme le mot "con" en français, qui a donné l'injure la plus courante.

Eminem s'est par ailleurs déclaré en faveur du mariage gay, ce qui prouve une certaine ouverture d'esprit dans le milieu du rap, presque entièrement masculin et très machiste.

Par contre, le personnage de James Franco est une navrante caricature de l'homosexuel: il pleure pour un rien, aime les sacs design et les jolis toutous.


James Franco et son chien dans The Interview, de Seth Rogen (2014)

Dénoncer les médias américains


Autre scoop palpitant dans cette fausse émission: Rob Lowe serait secrètement chauve.

Quant à James Franco, très loin de ses rôles habituels et même des films qu'il réalise, il s'avère assez drôle dans le rôle de Dave Skylark, au cœur de plusieurs scènes qui deviendront peut-être cultes. Seth Rogen contraste joliment avec lui, dans un duo à la Laurel et Hardy complètement délirant. Certaines répliques attaquent vivement l'Amérique et son habitude de foncer dans le tas, tirer sur tout ce qui bouge et poser les questions ensuite.


Une coréenne s'exclame ainsi: Combien de fois l'Amérique va-t-elle répéter les mêmes erreurs ?

- Autant de fois qu'il le faudra ! hurle Dave Skylark.

Un échange très juste sur le pourquoi du journalisme est à la fois hilarant et inquiétant:


DAVE: C'est la première règle du journalisme: donner aux gens ce qu'ils veulent.

AARON: Non,  ça c'est la première règle du cirque, ou du derby de démolition.


Ourtrancier, vulgaire... mais utile



Hélas, le film s'avère aussi sexiste, grossier, outrancier, vulgaire au possible, et contient même une réplique antisémite, à la manière de South Park. Il tombe aussi dans le scatologique (que pouvait-on attendre d'autre de la part du réalisateur de Nos Pires voisins ?) L'humour au 36ème degré est donc gâché.

C'est fort dommage, Seth Rogen aurait pu faire du Michael Moore potache, garder les bonnes répliques et couper les scènes de série Z, comme la bagarre sanguinolente en fin de film, peu utile. En résumé, The Interview alterne les scènes hilarantes et consternantes.


Seth Rogen a néanmoins réalisé un film d'utilité publique. Combattre les dictateurs par le rire a toujours porté ses fruits. Le cinéma en est la plus belle preuve.

Je vous laisse sur la conférence de presse donnée par Barack Obama, qui résume fort bien la nécessité de ne pas céder aux ennemis de la liberté:






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