vendredi 23 janvier 2015

DISCOUNT: NOS RESSOURCES HUMAINES




Pour notre interview du réalisateur, c'est ici


Solidarité à l'affiche


L'affiche de Discount peut rappeler celle-ci: 


Ouvriers du Rockefeller Center (1932)


Il s'agissait d'une affiche publicitaire, le Rockefeller Center était en construction. Les ouvriers posaient, même si la photo donne l'impression d'être prise sur le vif.

Ce que l'on en retient, cependant, c'est la solidarité et la chaleur qui émanent de ces hommes, dans l'un de leurs rares moments de détente, le déjeuner, où ils peuvent partager un casse-croûte et une cigarette.

Le mur en brique rouge où sont assis les personnages inscrit Discount dans la lignée des films sociaux à l'anglaise. Si Télérama cite Ken Loach, on pense aussi à Billy Elliot et aux briques rouges des rues de Easington, petite ville du comté de Durham.




Le hashtag #Solidaires ajoute une dimension très actuelle au film. La comédie #Chef avait employé le même moyen avec moins de succès.

L'air de rien, l'affiche de Discount en dit long sur le discours du film. Il ne s'agit pas seulement de raconter l'histoire d'employés de supermarché qui ouvrent clandestinement une épicerie solidaire. Louis-Julien Petit dénonce à cette occasion les conditions de travail (et de licenciement) de ces employés. Ceux qui sont "Discount," mis au rabais, sont les salariés eux-mêmes.


Entre fiction et documentaire


Sans prendre un ton trop militant, Petit dévoile le mécanisme d'un management destructeur. Gilles (convaincant Olivier Barthelemy) et ses collègues apprennent qu'ils seront bientôt remplacés par des caisses automatiques. Peu d'entre eux conserveront leur emploi. La direction décide alors de les mettre en concurrence. Ils sont épiés, chronométrés dans leur performance en caisse, et jusqu'au temps passé aux toilettes. Les travailleurs eux-mêmes deviennent des caisses automatiques.

Louis-Julien Petit aurait pu réaliser un documentaire, mais il a choisi la fiction, pour l'identification aux personnages, le lien affectif et l'empathie qui naissent entre le spectateur et les héros qu'il suit.


La division des employés orchestrée par le management était déjà dénoncée par les frères Dardenne dans Deux Jours, une nuit. Sandra (Marion Cotillard) est sur le point d'être licenciée. Pour que ses collègues votent en faveur de son départ, la direction leur offre à chacun une prime de 1000 euros. Tous en ont besoin. Certains choisiront l'argent, d'autres la solidarité, dans un tableau social nuancé fort réussi.


Sandra (Marion Cotillard) et ses collègues dans Deux Jours, une nuit, des frères Dardenne (2014)

Dans Ressources Humaines (1999) Laurent Cantet mettait le spectateur dans une situation inédite de malaise. Dans la scène emblématique du conflit père-fils, on comprend à la fois le dilemme du fils d'ouvrier devenu patron et la frustration du père.




Le film de Cantet, qui s'approchait lui aussi, dans sa réalisation, du documentaire, était plus didactique, presque théâtral (on se souvient de l'affrontement entre la syndicaliste et les patrons, efficace mais archétypal.)

Dénoncer la violence au travail


Louis-Julien Petit évite soigneusement la caricature en accordant du temps au développement du personnage de la patronne (superbe Zabou Breitman.) Sofia Benhaoui est célibataire, tannée par une mère qui veut la voir mariée. Elle est ambitieuse, mais on témoigne de sa gêne quand elle "congédie" (le terme désuet employé par le prof de management n'apparaît que plus violent) ses employés. Le jeu de Zabou Breitman permet de lire sur son visage son questionnement moral, notamment quand le jeune loup lui dit que licencier constitue la base de son métier et de son avancement.

Le cours de management (à hurler) montre bien la logique actuelle de l'entreprise, qui fait primer le rendement et l'efficacité sur l'humain. Ces méthodes étaient exposées récemment dans un documentaire Infrarouge diffusé sur France 2, La Gueule de l'emploi, de Didier Cros (2011)




Christophe Nick, de son côté, dénonçait en 2013 les méthodes de licenciement douteuses d'un hypermarché dans La Mise à mort du travail.





Hormis l'introduction et la conclusion de Discount qui révèlent une inventivité dans la réalisation, le film dénote du même défaut que la plupart des films français: pas de sens de l'espace, et un recours trop systématique au gros plan et au champ / contrechamp.


Qu'importe, le message passe très bien. Louis-Julien Petit démonte avec talent la violence au travail. La suppression des chaises en caisse est révélatrice, ainsi que la terrible phrase de Zabou Breitman à la fin du film:

"Je ne suis là que pour rayer des noms sur une liste."

Une utopie solidaire


Le cinéaste critique par ailleurs le gâchis industriel, "compensé" par l'acte de résistance des employés du Discount. Ils appellent d'ailleurs leur épicerie "Alternatif." Leur idée s'approche de ce que proposent Les Restos du cœur: vendre des produits moins cher aux plus pauvres.

Les acteurs sont tous remarquables. C'est un plaisir de retrouver Pascal Demolon. Corinne Masiero est parfaite en quinqua révoltée, Sarah Suco (Emma)  et M'Barek Belkouk (Momo) ont un talent prometteur.

Bien plus efficace qu'un discours politique, cette utopie solidaire nous appelle à la désobéissance civile et à l'action citoyenne. Dans un discours fort mais jamais moraliste, Discount parvient à cet équilibre rare de faire sourire sur le fil du drame. 



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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


orange star.jpg
orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !