vendredi 30 janvier 2015

INTERVIEW DU RÉALISATEUR DE "DISCOUNT" LOUIS-JULIEN PETIT






Discount a dépassé les 100 000 entrées lors de sa première semaine en salles. Il est maintenant sur 214 écrans en France, extraordinaire pour un premier long métrage. Après Thomas Cailley et son prix Louis-Delluc pour Les Combattants, Jeanne Herry avec son étonnant Elle l'adore et Martin Bourboulon pour son hilarante comédie Papa ou Maman, Louis-Julien Petit nous prouve que le cinéma français est jeune, vivant, et qu'il a des choses à dire.


Je suis ravie que Louis-Julien Petit, dans son optimisme communicatif, ait accepté de répondre à mes questions.


Comment vous est venue l'idée du film ?

Anne-Marie Costa, caissière, a été accusée de vol par sa hiérarchie parce qu'elle prenait des bons de réduction. Des gens ont montré leur solidarité, et l'ont emmenée avec eux en vacances, lui ont offert de l'argent, des tickets-restaurants et même... des bons de réduction. Elle en riait. Je me suis dit, "c'est ça que je veux faire: rire de la crise." Les personnages de Discount ne se plaignent jamais, ils agissent. Leur épicerie solidaire, c'est une rébellion positive.


D'où vient l'idée de l'épicerie solidaire ?

Elle vient d'une association, MIAA. Pour cette asso, je joue le rôle d'Emma dans le film: je suis à la caisse ! Il s'agit d'une lutte contre le gaspillage, mais au cinéma: on récupère les costumes, les vêtements, les accessoires, les décors, puis on les revend pour acheter des repas chauds et les redistribuer aux plus pauvres. On organise aussi des maraudes, pour aller véritablement vers les plus démunis.
Discount est, par ailleurs, le premier partenariat entre le cinéma et les Restos du cœur. Chaque fois que vous regardez la bande annonce, les bénéfices sont reversés directement aux Restos.
EcoSphèreOptimiam et Checkfood font aussi des choses formidables pour lutter contre le gâchis, alimentaire ou autre.  

Au-delà du gâchis alimentaire, vous dénoncez dans Discount un certain mal-être au travail...


L'une des idées-clé du film, c'est que nous serons tous "discount" un jour ou l'autre, remplacés par des machines, ou des gens plus jeunes et plus performants. La question est de savoir s'il on baisse la tête ou si l'on se bat ensemble. 
Dans un supermarché, il n'y a pas de syndicat, il faut donc s'entraider.
La pressurisation au travail, hélas, n'a pas de limite. Dans le film, je voulais montrer un rayon de supermarché déshumanisé.

Vous montrez aussi la vie personnelle, malheureuse, de la patronne, Sofia Benhaoui (jouée par Zabou Breitman) 


Sofia Benhaoui cède à l'individualisme, au système. Elle s'isole, elle ne s'aime pas et n'est aimée de personne. À la fin du film, Emma la regarde à travers la glace sans tain. Pour une fois, ce n'est pas la patronne qui observe, c'est elle qui est observée. Les pires personnages sont les petits chefs zélés ou le businessman carnassier qui explique comment licencier les employés sans faire de vagues.  


Vous militez ? (sourire)

On me le demande souvent. Evidemment que je suis militant, puisque j'ai mis 5 ans à faire le film ! (rires) On me dit aussi que je prends des risques. Je ne le pense pas. Je ne suis pas journaliste, je ne fais pas de travail d'investigation ou de reportage qui peut s'avérer dangereux, je fais du cinéma.


Pourquoi des épiceries solidaires n'existent pas déjà sur tout le territoire ?


Donner coûte cher, alors on gâche. De plus, les entreprises ont peur qu'un marché parallèle se développe.
Les associations n'ont pas les moyens de récupérer la nourriture dans de bonnes conditions (respect de la chaîne du froid et transport notamment.) C'est l'espoir du film que de réveiller un peu les consciences et que le gouvernement leur apporte une aide concrète. Si les choses changent, on a aura peut-être gagné.

Pourquoi un film et pas un documentaire ?



Une fiction me paraissait plus humaine. Discount est un peu inspiré du Salaire de la peur de Clouzot. Dans mes recherches, je me suis inspiré de blogs, de témoignages. Ces écrits m'apparaissaient comme des bouteilles à la mer. J'ai voulu les rassembler et  montrer une certaine réalité. Dans un documentaire ou un reportage, les visages sont floutés. Or, je voulais que l'on voit le visage de ces héros ordinaires.


Comment s'est déroulé le casting du film ?


Je connaissais déjà Sarah Succo et Corinne Masiero, et j'ai écrit pour elles. Ce que j'aime avec Pascal Demolon et le reste de l'équipe, c'est que ces acteurs ne pensent qu'à leur personnage, ils ne sont pas dans le star-system. Je ne voulais pas de stars à qui il arrive des choses improbables. J'avais envie de "déstarifier" un peu tout ça. 
Ce film est dédié aux héros ordinaires. Nous sommes tous faillibles face à la crise. Moi, j'ai envie d'en rire, et le cinéma libère la parole.

Télérama a comparé Discount à un film de Ken Loach. Vous aimez les comédies sociales à l'anglaise ?


Oui, bien sûr. J'aime beaucoup The Full Monty, Pride plus récemment, The Van, Les Virtuoses, Billy Elliot, et Little Miss Sunshine du côté cinéma américain indépendant.

Que répondez-vous à ceux qui disent que vos personnages ne sont que des voleurs ?



Si vous vous souvenez bien du film, ils ne cèdent pas tout de suite. Le personnage de Pascal Demolon dit qu'il est fier d'avoir acheté chaque objet de sa maison, même si ça lui a coûté. 
Ils ne sont pas non plus des Robin des bois, comme je l'ai souvent entendu. Ils ne volent pas aux riches pour donner aux pauvres, ils luttent pour leur survie. 
Au fond, c'est la société qui pousse les gens au vol. Pour mes personnages, il ne s'agit pas de vol, mais de prise. Ils se battent pour une cause qu'ils pensent juste. Ce sont des voleurs, mais on les aime. Un spectateur a dit que Discount, c'était Ocean's Eleven chez Leader Price, un braquage qui fait rire, et ça m'a fait plaisir.

Votre film finit en queue de poisson. Quel sentiment aimeriez-vous laisser aux spectateurs quand ils quittent la salle ?

J'aimerais qu'ils se disent que les personnages n'ont pas cédé à un combat individualiste. Les clients de l'épicerie restent solidaires, et les employés du supermarché repartent la tête haute, gardent leur dignité.

Quels sont vos réalisateurs favoris ?



Ils sont surtout anglo-saxons: Stephen Frears, Capra, Scorsese. J'aime aussi Cocteau côté français et Roberto Benigni côté italien.


Discount est votre premier long métrage. C'est une période faste pour les premiers films en ce moment en France. Que pensez-vous des autres jeunes réalisateurs ?


C'est mes potes ! (rires) J'aime surtout Hippocrate de Thomas Lilti. On a envie d'un cinéma d'auteur, d'un cinéma d'acteurs.

Après la marche républicaine du 11 janvier dernier, croyez-vous en une plus grande solidarité en France ?



Je ne sais pas si je crois en la solidarité, mais je crois en l'humain. Les événements à Charlie Hebdo nous ont prouvé qu'il faut parfois passer par un drame pour s'unir. C'est ce qui se passe pour les employés du Discount. Ils ne se plaignent pas, ils réagissent. Ils sont la preuve que l'union fait la force.


Je suis optimiste, et je pense que l'avenir s'améliore. Avec Discount, j'ai voulu faire un film envers et pour tous. 



Un grand merci à Louis-Julien Petit pour cette conversation passionnée.

Merci à Simon Blanc, attaché de presse, pour son aimable collaboration. 




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