lundi 5 janvier 2015

MON AMIE VICTORIA: REGARDE LES RICHES







Toni Morrison, dans The Bluest Eye, nous parlait d'une petite fille noire qui rêvait d'avoir les yeux bleus. 



Gavée de Shirley Temple et de poupées blondes, elle se trouvait laide, en plus d'être pauvre et mal aimée.

Victoria, héroïne de Doris Lessing, est noire et pauvre elle aussi. 



Elle vit avec sa tante malade dans une maison trop petite. Non loin de là se trouve la maison d'Edouard, dans un bel immeuble haussmannien.

Dans la maison



Victoria a la (mal)chance d'y passer une nuit. Comme Annie dans le film de John Huston, la petite fille pauvre va goûter un temps aux plaisirs des riches, et ne jamais l'oublier. 



Il est intéressant de noter que la prochaine Annie sur grand écran sera justement noire, ainsi que Mr Warbucks, incarné par Jamie Foxx. Il est rebaptisé Mr Stacks (celui qui accumule, empile) et se change en politicien, quand le nom Warbucks (War-bucks) référait à la guerre et aux dollars, suggérant que le milliardaire avait fait fortune pendant la guerre, et que c'était un requin en affaires, en pleine crise des années 30.





Comme Emma Bovary attend toute sa vie un nouveau soir de bal, Victoria regardera infiniment par sa fenêtre en pensant à la maison d'à côté. 

Pour Precious, il s'agit d'un soir de Noël qu'elle passe auprès de son professeur plutôt que chez sa mère qui la martyrise.




Pour Celie dans La Couleur Pourpre, avant la scène finale qui ferait pleurer les pierres, c'est le bonheur de tenir sa fille Olivia, dans ses bras (adoptée par un pasteur et son épouse) qui apporte un jet de lumière au drame.




Dans ce passage, la femme du pasteur explique qu'elle surnomme le bébé Olivia, parce qu'elle a un regard de personne âgée (Old Livia.) La jeune actrice qui joue Victoria enfant dans le film de Civeyrac a justement un regard d'adulte qui sied fort bien à son rôle.



Keylia Achie Beguie (Victoria à l'âge de 8 ans)

Victoria tombera à la fois amoureuse de la maison et du jeune garçon, Edouard, amour qui la marquera pour longtemps.

Des années plus tard, elle retrouvera Thomas, son frère. Contrairement aux héroïnes citées plus tôt, Victoria est très jolie. De cet amour avec Thomas naît une petite fille, Marie, qu'elle gardera comme un secret. Un peu de cette maison auprès d'elle, un peu d'Edouard dont elle est toujours mystérieusement éprise.

Mon amie Doris


Dans The Bluest Eye, c'est Claudia qui racontait l'histoire de Pecola. Dans le film de Jean-Paul Civeyrac, la narratrice n'est autre que Doris Lessing elle-même, qui devint prix Nobel de Littérature en 2007.

Mais l'histoire de Victoria se déroule bien plus tôt. Fanny, alter ego de Lessing, a 8 ans, et observe Victoria, son amie devenue sœur de circonstance. La voix narrative suit le destin de Victoria. Certains critiques ont reproché au film sa dimension littéraire. Faut-il leur rappeler que 95% des films sont tirés de livres ? Que Truffaut lui-même accompagnait ses films de sa voix ? En suivant le destin de Victoria, on découvre, en filigrane, celui de son illustre amie, écrivain en devenir.

Si Marie découvre qui est son père, tombera-t-elle à son tour amoureuse de la maison et de ses habitants? Victoria craint que sa fille lui ressemble.

La simplicité de la réalisation sert très bien le propos, les pauvres et les bourgeois sont convaincants. Plutôt que de tomber dans la caricature et le manichéisme, Civeyrac montre, comme Lessing, quelques hypocrisies bourgeoises et leur bien-pensance. 

Doris Lessing, comme Toni Morrison, explique la différence entre une peau noire et une peau métissée au sein d'une société blanche. Lessing était blanche et britannique, Morrison est afro-américaine, et Civeyrac, réalisateur blanc et français, nous montre que la France répond au même schéma. 

Le fossé toujours plus grand entre les écoles privilégiées et défavorisées est également dénoncé. La famille Staveney, riche et gentiment progressiste, envoie ses enfants dans une école mixte socialement mais enverront Marie, des années plus tard, dans ce qu'ils appellent "une bonne école."


Portrait d'une France, portrait de femme


Ce double langage est très bien rendu par le couple de bourgeois, incarné Pascal Greggory et Catherine Mouget. Le trio de femmes Guslalie Malanda (Victoria adulte) Nadia Moussa (Fanny / Doris Lessing) et Elise Akaba (Diouma, mère de Fanny) incarnent ce que Marie N'Diaye aurait appelé trois femmes puissantes. Les enfants jouent aussi avec justesse: Maylina Diagne (Marie) et Keemyah Omolongo (Fanny enfant) ont un visage inoubliable et déjà un certain charisme.

Par le destin de Victoria, ses choix mystérieux et les hommes de sa vie, on témoigne, l'air de rien, de la naissance d'un écrivain, qui veille sur elle en toute discrétion. Civeyrac nous offre, dans ce premier film assez réussi, une peinture sociale de la France à travers un portrait de femme.



Doris Lessing






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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !