jeudi 8 janvier 2015

PAPA OU MAMAN: LA GUERRE EST DÉCLARÉE







À ceux qui ont dessiné, trop tôt, leur route vers le ciel.



La salle de projo était en noir. De ces lourds matins où l'on sait que le monde a changé. Les visages étaient tristes, des murmures s'échangeaient.

Flottant dans une brume de chagrin depuis hier, j'ai hésité jusqu'à la dernière minute à me rendre en salle. 

Une comédie, en pareil jour ? Oui. Rien de tel qu'une salle obscure pour combattre l'obscurantisme.

Comédie impertinente et pertinente



Ma minute de silence fut une minute de rire. On a dit des dessins de Tignous qu'ils étaient à la fois impertinents et pertinents. Papa ou Maman répond à cette définition.

Fincher nous démontrait dans Gone Girl que le mariage, c'est s'accorder sur le même mensonge. Martin Bourboulon, réalisateur, avec la complicité d'Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte, créateurs du Prénom (ici scénaristes, dialoguistes et adaptateurs) nous proposent le même message sous forme de comédie.


L'annonce du divorce par Vincent et Florence (formidables Laurent Lafitte et Marina Foïs) à leur couple d'amis (c'est une joie de retrouver Judith El Zein, Anna dans Le Prénom) révèle les hypocrisies courantes en pareille situation. La franchise de ceux qui ne s'aiment plus met mal à l'aise ceux qui font semblant de s'aimer encore.

Les spectateurs qui ont ri nerveusement devant Gone Girl auront la même réaction devant Papa ou Maman. Quant à ceux qui démoliront le film ou le condamneront d'avance, ils auront été touchés au point sensible, et l'équipe du film, loin d'en être navrée, pourra sabrer le champagne.

Les enfants vont bien


La bande-annonce donne hélas une mauvaise idée du film: on a l'impression qu'aucun des deux parents n'aime ses enfants et que chacun souhaite s'en débarrasser. 




Or, les deux ont une promotion à l'étranger au même moment, alors qu'ils divorcent. D'où la question épineuse de qui gardera les enfants à Paris.

Autre problème de com: l'affiche. Un internaute m'a signalé sur Twitter (Merci @DavMuhire) que le poster de Papa ou Maman était très proche de celui de This is the End (C'est la fin) de Seth Rogen.



Cette similitude ferait passer Papa Ou Maman pour une farce potache au lieu d'une fine comédie, ce qui est fort dommage. Vous me direz que c'est pour attirer du monde en salles. Soit. Mais les créateurs du Prénom, doués pour les dialogues et les thèmes de société, visent-ils le même public que Seth Rogen ?

Le film de Martin Bourboulon attaque en effet des sujets qui fâchent, et d'une fine manière.


A-t-on le droit de dire aujourd'hui que l'on préfère privilégier sa carrière à ses enfants ?  Le sujet, encore tabou, est traité ici avec un humour corrosif. 

Quand la guerre d'un couple se joue souvent sur la garde des enfants, il s'agit ici de les laisser à l'autre. 

La baby-sitter, qui refuse de revenir, envoie, dès le début du film, une réplique qui tue: "Ce sont vos enfants. Je les déteste." Autre sujet qui fâche. A-t-on le droit de dire de nos enfants qu'ils nous insupportent ?

Le comique Jean-Luc Lemoine avait, de son côté, osé faire un sketch sur un fils, non pas détestable, mais moche.






Avec un humour tendre et grinçant, Etienne Chatillez nous parlait en 2001 d'un couple de parents prêts à tout pour se débarrasser de leur fils. La scène où Vincent, dans Papa ou Maman, se glisse dans le lit de son aîné et lui raconte un mauvais rêve, ressemble à une scène de Tanguy, où André Dussolier venait aussi déranger son fils en pleine nuit.




Papa ou Maman, c'est Tanguy puissance 3.


Dans Le Prénom, Babou reprochait à son mari d'avoir voulu faire des enfants sans pour autant s'en occuper, "parce que les enfants, il y a rien de plus beau." Elle raillait ainsi l'expression cliché. 

Adieu les clichés dans Papa ou Maman. Les dialogues sont surprenants, et ça nous change. Toujours bien écrits, ils sonnent un peu comme chez Audiard. 

J'ai cru remarquer, malgré la différence de ton, quelques similitudes entre cette comédie et le drame familial qui illuminait les écrans en 2011.




La Guerre est déclarée, de Valérie Donzelli, n'était pas, comme on pouvait le croire, un film sur la maladie, mais sur le couple. C'est aussi le cas de Papa ou Maman

La question n'est pas de se "débarrasser" des enfants, mais plutôt de tester les limites de l'autre, de gagner la partie à tout prix, quitte à se tromper de victoire.

Comme dans l'introduction de Valérie Donzelli, on découvre le couple dans sa jeunesse, avant les enfants, dans le tumulte d'une soirée festive. Dès la scène d'ouverture, le ton est donné: vive dispute suivie d'un baiser passionné. La caméra au poing donne le sentiment d'un film de copains, potache et sincère.


Amour vache et humour provoc


Le comique de situation est également savoureux. Il rappellera aux amateurs de Dupontel son 9 Mois Ferme: la scène des enfants dans la salle d'opération de leur père obstétricien évoque celle où Sandrine Kiberlain rencontrait le médecin légiste dans le film de 2012.



Sandrine Kiberlain et Philippe Duquesne dans 9 Mois ferme, d'Albert Dupontel (2012)

Même méthode de réalisation: gros plans sur le visage des enfants plutôt que sur le billard.


Papa ou Maman aborde également la question de la misogynie au travail, avec Florence, chef de chantier victime de sexisme ordinaire. Il est aussi moqué au sein de la famille: Vincent demande à Emma, seule fille au milieu de deux garçons, de se charger des tâches ménagères, puisqu'elle est désormais "la maîtresse de maison."

Les parents rivalisent d'ingéniosité pour faire fuir leur progéniture. Vincent va jusqu'à louer une affreuse bicoque près du passage des trains, et la scène du déjeuner rappelle l'introduction d'Annie Hall, où le jeune Woody habite une maison située sous des montagnes russes (2.42) 




Côté français, le hamster martyrisé évoque le chien Choupette dans le film des Inconnus, Les Trois frères (1995)





Aurez-vous le courage d'en rire ?




Marina Foïs et Laurent Lafitte forment un couple épatant. Lafitte, déjà très bon dans Elle l'adore, confirme son goût pour l'humour noir. Florence, décapante, va comme un gant à Marina Foïs. Les trois enfants sont également convaincants, surtout le jeune Julien (Achille Potier) qui dit avec naturel des répliques bien au-dessus de son âge.

Les premiers longs-métrages sont décidément réussis cette année. 

La question de Papa ou Maman pourrait être celle du film Fargo, des frères Coen: Aurez-vous le courage d'en rire ?


Si l'humour noir du film de Martin Bourboulon semblera outrancier à certains, il sera hilarant pour d'autres. Papa ou Maman s'avère d'utilité publique.  Nous avons plus que jamais besoin de comédies, surtout impertinentes et provocatrices. 

Le film, au ton irrévérencieux sur un sujet qui dérange, ferait sûrement marrer les anges du journal satirique.



Ce soir, je reprends la plume en pensant à ceux qui sont morts pour la leur. Je n'étais guère d'humeur à la comédie ce matin. Mais j'y suis allée, et j'en suis heureuse. 

En salle de projection, nous étions tous Charlie. Nous étions le rire face à la mort. Nous tenions prêts nos crayons aiguisés. 

Et j'entendais nos amis nous souffler de leur tombe, comme le fit Guy Môquet:


"Vous tous qui restez, soyez dignes de nous."




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orange star.jpg Pas bon À hurler !