vendredi 2 janvier 2015

THE RIOT CLUB: OXFORD PRIS EN FLAGRANT D'ÉLITE








L'affiche est sans équivoque.

Sales.
Riches.
Gâtés.
Pourris.

Portrait au vitriol de la jeunesse dorée anglaise, The Riot Club dépeint cette élite sclérosée, descendante de l'aristocratie, qui possède ses entrées à Oxford comme partout ailleurs.

Lone Scherfig est décidément douée dans tous les domaines. Après Une Education, où elle parlait justement d'une jeune fille qui renonçait à Oxford pour un homme, et Un Jour, comédie romantique assez fine tissée de deux destins, la réalisatrice danoise s'attaque à l'un des bastions de l'Angleterre et du monde académique en général: Oxford.

Là où Fincher expliquait que Mark Zuckerberg avait créé Facebook parce qu'il était exclu du Phoenix Club de Harvard, Scherfig infiltre l'un de ces clubs universitaires sélectifs du côté britannique. Bizutage de rigueur, farces potaches, tests en tous genres, intégrer le Riot Club n'est pas une sinécure.

Mais c'est une fois membre du club que les choses sérieuses commencent. Ce "dinner club" est surtout l'occasion de saccager des arrières-salles de restaurants, et même des lieux universitaires. On est loin des gentils garçons du Cercle des poètes disparus.

Avant le Riot Club, le Bullingdon Club


The Riot Club n'est pas une légende. Il est calqué sur le très réel Bullingdon Club d'Oxford.

Le critère d'entrée ? L'argent. Les exploits académiques ou même sportifs ne sont que très secondaires. La crème de la crème d'Oxford, ce sont les fils des grandes familles anglaises, souvent propriétaires terriennes. Les membres du club se targuent de siéger aux postes les plus importants du Royaume-Uni.

Vous n'y croyez pas ?

David Cameron était membre du Bullingdon Club. Tout comme Boris Johnson, actuel maire de Londres, et George Osborne, chancelier de l'échiquier de 2005 à 2010.


David Cameron et Boris Johnson au Bullingdon Club Oxford Riot Club
Reconnaîtrez-vous David Cameron et Boris Johnson sur cette photo ?


Le club est la preuve que l'Angleterre est dirigée par une élite d'argent, que la faculté est moins l'endroit où obtenir un diplôme que celui où se créer un réseau d'avenir, notamment en politique. 

Et la France n'est pas en reste. La plupart des membres du gouvernement sont issus de grandes écoles, en majeure partie de Science-Po / l'ENA, quelques uns de Normale Sup et de HEC.

Kim Chapiron, dans La Crème de la crème, tentait de dénoncer le snobisme des étudiants de HEC, qui regardaient de haut la jeune Kelly, entrée sur dossier et non sur concours.


L'Angleterre d'aujourd'hui dans The Riot Club


Les étudiants d'Oxford dédaignent aussi Lauren, qui vient d'un lycée public. Quand elle renvoie la question à deux étudiants, ils répondent en choeur qu'ils ont étudié à Eton, lycée prestigieux (Churchill, Orwell et Huxley y ont fait leurs études) et hors de prix (32.000 euros l'année.)

Le prix des études à Oxford est d'ailleurs évoqué avec humour par Lauren. Elle dit à son compagnon "Mon père a pleuré quand il a su que j'étais acceptée à Oxford. À moins que ce soit à cause des frais d'inscription."

Ironie de l'histoire, c'est sous Cameron, en 2010, que les frais universitaires ont triplé en une nuit. Aujourd'hui, il faut payer 9.000 livres sterling (soit 10.000 euros) par an pour avoir la chance de mettre le pied à Oxford ou Cambridge. C'est sans compter les livres, le logement, et le coût de la vie à Oxford qui est celui d'une île dans l'île. Vous me direz que c'est une bagatelle à côté des 50.000 dollars que coûte une seule année à la fac de droit de Harvard.

Le dialogue entre ce jeune privilégié, Miles, et sa copine de milieu plus modeste est éclairant: leur langage n'est pas le même, leurs références non plus. Lauren est un nom de pauvre, quand les prénoms, dans les grandes familles, se partagent entre ceux des apôtres et des rois et reines. Miles est une référence cultivée à Miles Davis (ses parents l'ont conçu en écoutant le jazzman.)  Lauren répond, toujours avec humour: "Heureusement que mes parents n'ont pas fait de même, ils m'auraient appelée Gary Barlow" (ancien chanteur du boys band Take That, qui a tenté une carrière en solo)


Miles (Max Irons, fils de Jeremy, oui) et Lauren (Holliday Grainger) dans The Riot Club, de Lone Scherfig (2014)
Miles (Max Irons, fils de Jeremy, oui) et Lauren (Holliday Grainger) dans The Riot Club, de Lone Scherfig (2014)


Au-delà de la dimension anecdotique, The Riot Club a le mérite de pointer un paradoxe anglais: entre le lycée guindé d'Eton et la vie protocolaire qui attend ces jeunes, ils se servent de la fac comme exutoire pour profiter de leur jeunesse, vivre les excès (sexe, drogue, alcool, violence) qu'ils se sont interdits jusque-là, et s'interdiront ensuite, une fois mariés, pères de famille, et responsable d'un haut poste.

Un juste tableau ?


Ce que Lone Scherfig raille le plus, c'est le rapport sournois des membres du Riot Club à l'argent. Ils saccagent, puis paient les pots cassés sur place et en liquide, une manière, selon leurs dires, de "régler les choses en gentlemen."

La réalisatrice a le talent de ne pas tomber dans la caricature. D'après le Daily Mirror (journal à scandale britannique, mais tout de même le plus lu) des membres du Bullingdon Club, en 2013, auraient demandé à un bleu de brûler un billet de 50 livres devant un mendiant. The Riot Club tourne ces jeunes en ridicule: ils débarquent dans un pub sans prétention vêtus de leur uniforme chic et désuet, et y mettent le boxon, jusqu'au drame attendu.

La légende du Riot Club (riot signifie émeute) est inventée de toutes pièces pour le film. La scène introductive à la Barry Lyndon est savoureuse: le film démontre que régler les choses en gentlemen au 18ème signifiait sortir l'épée. Aujourd'hui, il s'agit de sortir son portefeuille.

Cette légende à la Casanova n'est pas du tout celle du Bullingdon Club. A l'origine, le groupe était dédié au cricket et à la chasse. On retrouve ces deux sports dans les armoiries du club.


Armoiries du Bullingdon Club d'Oxford
Armoiries du Bullingdon Club d'Oxford

The Way of the world


Les acteurs sont plutôt convaincants, surtout le déjà charismatique Sam Claflin, bien loin de Hunger GamesN'attendez d'ailleurs pas un teen movie, vous seriez déçus. 

Ce n'est pas lors de la scène de violence que le public retient son souffle, mais juste avant, pendant la tirade du tenancier de pub, qui dit leurs quatre vérités aux gosses de riches.

Le Riot Club fonctionne, comme toutes les sociétés soi-disant secrètes, sur la cooptation. L'issue de l'intrigue est représentative d'une élite d'argent qui se permet tout, et avec succès. Elle dépeint avec justesse ce que les Anglais appellent "the way of the world," à savoir ce qui se déroule en coulisses, derrière la scène du grand monde.

Oxford, comme HEC pour La Crème de la crème, semble faire le dos rond face à la polémique que suscite le film.

Il n'est pas si évident de bien filmer la débauche, et Scherfig le fait très bien. Si le climax vient trop tard et que le rythme du film en souffre (il dure 1h50) The Riot Club a le mérite de peindre l'élite anglaise dorée telle qu'elle est: sclérosée, obsédée par l'argent, la naissance et le pouvoir.



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