lundi 9 février 2015

PHOENIX: LA PEAU QUE J'HABITE







Les films sur les rescapés des camps de concentration sont nombreux. Mais combien parlent du retour des survivants dans leur pays, auprès de leur famille et de leurs amis ? Combien se posent la question de ce qui reste des êtres après avoir connu le pire ?

Les Yeux sans visage


Que reste-t-il à Nelly une fois sortie des camps en 1945 ? Pas même son visage.




Cette femme dont le visage est recouvert de bandages rappelle l'héroïne un peu particulière d'Almodovar dans La Piel que Habito (La Peau que j'habite.)




Les deux films peuvent évoquer aux cinéphiles Les Yeux sans visage de George Franju (1960) où un chirurgien redonnait un visage à sa fille en jouant les Docteur Frankenstein.



Alida Valli dans Les Yeux sans visage


Nelly retrouve tout d'abord son amie Lene, qui lui annonce qu'un chirurgien peut lui reconstruire le visage. Nelly n'aime pas le mot "reconstruction," et lui préfère le mot "reconstitution."

Ces deux mots seront au cœur du film: doit-elle reconstruire sa vie (la refaire entièrement) ou la reconstituer, comme un puzzle, à savoir retrouver son mari et reprendre sa vie d'avant ?

Étonnant scénario


Nelly revoit son mari, Johnny, au Phoenix, bar musical de Berlin. On remarque aisément la référence à l'oiseau mythologique qui, comme Nelly, renaît de ses cendres. Le livre dont le film s'inspire s'intitule d'ailleurs Le Retour des cendres.

Johnny est loin de se douter que sa femme, laissée pour morte à Auschwitz, est toujours en vie, mais méconnaissable.

Quand il la rencontre, il lui trouve une ressemblance avec son épouse qu'il pense disparue. C'est alors qu'il lui propose un étrange marché: qu'elle se fasse passer pour son épouse afin qu'il touche son héritage, et lui en donne une part.

Voici donc l'étonnant scénario de ce film allemand: une femme revenue des camps se fait engager par son mari en tant que sosie... d'elle-même. Nelly habite ainsi sa propre peau, réinvestit son corps et son existence.

Johnny (Ronald Zehrfeld) et Nelly (Nina Hoss) dans Phoenix de Christian Petzold


Cette histoire d'amour complexe est traitée sans manichéisme, le mari traître n'est pas si sombre qu'on le croit. Plutôt que de juger, Christian Petzold essaie de comprendre les êtres dans le contexte terrifiant de la Seconde Guerre Mondiale en Allemagne.

Avec une sublime photographie évoquant les plus beaux films noirs, Petzold filme avec amour et mélancolie un Berlin et des âmes dévastés. La reconstitution - de l'époque, cette fois - est convaincante tout en restant poétique.

Vanessa Lapa, réalisatrice de Heinrich Himmler, The Decent One, me disait en interview que les Allemands ont avec la Seconde Guerre mondiale un rapport difficile et très émotionnel. Il est courageux de la part de Christian Petzold d'aborder le sujet des rescapés des camps revenus en Allemagne. Il montre, avec une grande délicatesse, qu'il y a eu, pour quelques chanceux, une vie après Auschwitz. Son film, sombre et maîtrisé, possède un souffle d'espérance rare dans un tel contexte.

Les acteurs sont remarquables. Nina Hoss est bouleversante et juste en femme brisée qui tâche de se reconstruire. Nina Kunzendorf a beaucoup de charisme, et elle incarne à la perfection l'amie fidèle de l'héroïne. Ronald Zehrfeld est sobre et nuancé dans le rôle de Johnny, ce salaud touchant.

Un film original et personnel


Sans jamais évoquer l'horreur des camps, c'est dans la sphère de l'intime que Phoenix aborde la question du pardon. 

Nous célébrons cette année les 70 ans de la libération d'Auschwitz. De nombreux films sur le sujet sont justement sortis en 2014 et en ce début d'année 2015. Celui de Christian Petzold est de loin le plus original et le plus personnel.

La chanson au piano et le dernier plan de Phoenix vous hanteront longtemps, comme pour un film à chute.

Laissez-vous bouleverser par l'histoire de Nelly, qui, après avoir frôlé la mort, re-devient elle-même dans une renaissance d'amour.



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