dimanche 1 mars 2015

"BIG EYES" DE TIM BURTON: POUR L'AMOUR DOLLAR







L'affiche annonce la couleur: une mise en abîme sur l'art, voilà ce que propose Burton dans son nouveau film.

Big Eyes, ce sont d'abord les grands yeux d'Amy Adams, bleus et candides.


Amy Adams dans Big Eyes, de Tim Burton (2014)


C'est le regard amoureux qu'accordera Margaret à Walter Keane lors de leur première rencontre.

Burton nous raconte l'histoire du couple Keane, qui forgea l'arnaque artistique la plus retentissante de notre époque. L'artiste, c'est elle, le businessman, c'est lui. Mais Walter se fera passer pour l'auteur des toiles. La supercherie durera dix ans.


Sous cette supercherie, le silence d'une femme. L'argument de Walter Keane ? "L'art féminin ne se vend pas." Les choses ont-elles tant changé depuis les années 60 ? JK Rowling a choisi de signer Harry Potter de ses initiales pour ne pas faire fuir le lectorat masculin.


Autoportrait ironique de Tim Burton



Le cerveau de l'affaire devient le mari, quand c'est la femme qui tient le pinceau. C'est lui qui parvient, grâce à son bagou, à vendre les toiles. Puis, remarquant que les badauds décrochent des murs les affiches de l'exposition, il décide de passer à l'art de masse: vendre des milliers de posters et de cartes postales au lieu d'une poignée de tableaux.

Doit-on y voir un aveu de Tim Burton ? L'expo sur le réalisateur à la Cinémathèque nous faisait découvrir ses premiers dessins. Le petit garçon qu'il était imaginait-il qu'un jour, des adolescents colleraient des cartes postales de Monsieur Jack sur leur agenda, des affiches des Noces funèbres dans leur chambre ? Se doutait-il que des collectionneurs s'arracheraient les figurines de ses personnages ? Que Disneyland proposerait des tasses, t-shirt, sweaters et bonbons à l'effigie de Jack le squelette ? 




Aurait-il deviné que la cinéphile qui vous écrit se déguiserait, à l'adolescence, en Edward aux mains d'argent pour Halloween ? (non, je n'ai pas de photo.)

Jolie réflexion sur l'art


Le merchandising de l'art, Burton connaît bien. Big Eyes, c'est deux heures d'ironie du cinéaste à sa propre adresse. La citation d'ouverture donne le ton:

"Je pense que ce que Keane a fait est tout simplement extra. C'est forcément bon. Si c'était mauvais, il n'y aurait pas tant de gens pour aimer ça." Andy Warhol

Le débat est ouvert: entre critiques et goût populaire, entre un art qui se vend et un art vendu, entre discours sur l'art et l'art du discours.

Warhol est justement l'un de ceux qui, avec le Pop Art, ont fait d'objets de consommation des œuvres d'art. 


Campbell's Soup Cans, par Andy Warhol (1962)


Mais de là à faire d’œuvres d'art des objets de consommation... La scène où Margaret Keane découvre les cartes postales de ses œuvres au supermarché est une référence directe à Warhol. 


Burton dénonce l'hypocrisie du marché de l'art, des critiques, des propriétaires de galeries, le ridicule des bourgeois amateurs de tableaux. Sa satire est pleine d'humour. Les dialogues sont truffés de jeux de mots savoureux sur la peinture et l'image, et beaucoup d'expressions imagées sont à prendre au sens littéral. 

Les premières toiles, Keane les expose dans un bar miteux appelé "The Hungry Eye." Chez les Anglo-saxons, il faut toujours prendre "Eye" à double sens. Son homonyme est "I," à savoir "je." Un œil gourmand, un moi avare, voilà ce que le bar nous annonce avant même que Keane ait vendu un seul tableau. Ces tableaux sont exposés sur le chemin... des toilettes. De là à dire qu'ils sont bons à mettre aux chiottes, il n'y a qu'un pas.


Le meilleur Burton depuis Big Fish


Walter Keane est un escroc, un beau parleur. Il est cynique, comme il l'indiquera lui-même dans une ultime pirouette. Christoph Waltz est parfait dans ce rôle (comme dans tous les autres) et le film doit beaucoup à son interprétation jubilatoire. 


On sait, depuis Doute, que l'on donnerait à Amy Adams le bon dieu sans confession. C'est aussi le cas dans Big Eyes. Burton traite peut-être Margaret Keane de façon trop manichéenne. D'un autre côté, il n’est pas inutile de rappeler la naïveté de certaines femmes dans les années 60, et leur dépendance aux hommes.



Christoph Waltz et Amy Adams dans Big Eyes, de Tim Burton


Les fans de Burton retrouveront les maisons acidulées d'Edward aux mains d'argent dans cette version fantasmée des sixties. La photographie de Bruno Delbonnel rend très bien cette vision onirique, dans un cliché que Burton s'amuse à détourner.



Si le cinéaste aurait pu être plus audacieux, quelques plans sont mémorables, comme les badauds que Margaret voit affublés de grands yeux, ou l’œil monstrueux de Christoph Waltz par le trou de serrure. Sa réplique d'une cruauté amusée "I can see you" évoque le "Here's Johnny" de Jack Nicholson dans Shining.



Très bien filmé, monté et interprété, Big Eyes prouve que Burton a encore des choses à dire au cinéma. C'est sans doute son film le plus abouti depuis Big Fish. Dans ce biopic très personnel, Burton nous livre un autoportrait ironique, une fine réflexion sur l'art et ses mensonges.





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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !