samedi 7 mars 2015

MASTER CLASS DE MARJANE SATRAPI AU MK2 GRAND PALAIS (THE VOICES)


Marjane Satrapi au Master Class Mk2 grand palais



Voir The Voices une deuxième fois, c'est pénétrer plus loin dans la folie de son personnage, comprendre la mélancolie sous la farce, se poser la question de l'esthétique et des effets spéciaux. Pour une analyse détaillée du film, c'est ici

Entourée de collègues blogueurs, j'ai assisté avec joie au Master Class de Marjane Satrapi après la projection du film au Mk2 Grand Palais.

Drôle, généreuse, elle parle de son film tout en détails et en intelligence. Elle a la franchise des artistes qui n'ont plus rien à prouver mais continuent d'offrir des films originaux, décalés, sans répéter leurs premières œuvres. 

Je retranscris ici les propos de Marjane Satrapi que j'ai hâtivement notés sur mon carnet. Ce ne sont donc pas les citations exactes, mais un résumé au plus près, je l'espère, de sa pensée.

Morceaux choisis.

Comment s'est déroulé le casting ?


Ryan Reynolds voulait faire le film. Je trouve qu'il a la gueule de l'emploi pour Jerry dans The Voices: il est à la fois enfantin et inquiétant. Puisqu'il ne s'attaque qu'à des femmes, pour ne pas qu'il passe pour un pervers sexuel et que les spectateurs le détestent, Jerry n'a pas de sexualité. Émotionnellement, C'est un garçon de 11 ans dans un corps de trentenaire. 
Pour la première femme dont il tombe amoureux, j'ai choisi Gemma Arterton, parce qu'elle dégouline de féminité. Anna Kendrick est plus proche de l'Américaine type. Quant à Allison, la jeune femme obèse (Ella Smith, ndlr) elle est aussi intéressée par Jerry, mais il ne s'en aperçoit pas.
À l'origine, la psy était censée avoir 35 ans. J'aime beaucoup Jacki Weaver, et je trouve qu'on ne donne pas assez de bons rôles aux femmes de plus de 50 ans.

The Voices est très différent de Persepolis et Poulet aux Prunes. Comment avez-vous fait vos choix esthétiques ?


Chaque film a besoin d'un style particulier. Je ne suis pas animatrice. J'ai choisi le dessin animé pour Persepolis parce que je trouvais que ce média rendait mieux la dimension universelle du propos. 
Poulet aux prunes est un film claustrophobe sur le suicide. 
Au départ, je suis peintre. Chaque plan est une peinture, il faut qu'il soit parfait. Il fait partie de l'ensemble, d'une séquence. En tant que réalisatrice, je m'entoure de la meilleure équipe possible. Le chef-opérateur, par exemple, doit être meilleur que moi. J'accorde aussi une grande confiance au monteur.

Ça tombe bien, il était là:


Stéphane Roche, monteur et complice de Marjane Satrapi depuis Persepolis
Stéphane Roche, monteur et complice de Marjane Satrapi depuis Persepolis

Ce que l'on a coupé au montage, ce sont surtout les scènes qui faisaient redite. Si l'on voit à l'image, une fois ou deux, que Jerry est intéressé par Fiona, cela suffit. Nul besoin de le montrer cinq fois. J'ai aussi évité de montrer trop de scènes gore. Si l'on en voit trop, ça devient vulgaire. Et puis, je n'imposerais pas au public ce que je ne pourrais pas regarder moi-même au cinéma.

Comment se passe la vie sur le tournage ? 


Je fais des blagues à tout le monde, et ils me font des blagues aussi. Je n'aime pas engueuler les gens, et j'ai un rapport protecteur vis-à-vis des comédiens. Quand on dit non à un acteur lors d'un casting, ce n'est pas comme dire non à un produit qu'on nous vend au porte à porte. On dit non à sa personne, et c'est très vexant.

Comment avez-vous choisi la musique du film ?


Avec un budget de 9 millions d'euros, je ne pouvais pas payer les droits de toute la musique qui me plaisait. Mais je suis contente, "Sing a happy song" fonctionne très bien.

Comment les animaux ont-ils été choisis ?


Au départ, on pensait à un labrador pour le rôle de Bosco. Puis on a trouvé ce chien au regard empli de compassion, avec beaucoup de carrure, et on s'est dit qu'il était le rôle.
Pour le chat, ça a été plus difficile, surtout lors du tournage. Difficile de le faire tenir en place, il était ingérable ! (rires.) On a choisi ce chat qui nous toisait du regard, et c'était le bon.

Pourquoi le chat, Monsieur Moustache, a l'accent écossais ?


La voix du chien a été trouvée presque tout de suite. 
Au début, j'avais en tête, pour celle du chat, la voix haut perchée de Joe Pesci.  
Puis Ryan Reynolds a eu l'idée de doubler les animaux, ce qui était intelligent puisque ces voix sont dans la tête du personnage.  
Il se trouve que Ryan Reynolds a un agent qui est roux et possède l'accent écossais. Cet accent nous faisait rire, et on a gardé l'idée. La chat est d'ailleurs celui qui me fait le plus rire.

Dans The Voices, vous parvenez à faire rire d'un sujet grave...



L'humour est signe d'intelligence. Les gens qui n'ont pas le sens de l'humour sont bêtes. On pleure tous pour les mêmes raisons (le deuil, le drame) mais on ne rit jamais pour les mêmes raisons. Le rire est basé sur l'abstrait. Mais rire ensemble pour la même chose, quel bonheur !
Souvent, les films sociaux ne sont pas drôles. Le meilleur, c'est Ken Loach, il filme des pauvres qui rient et nous font rire. Quand les bourgeois cathos filment les pauvres, ils sont toujours tristes, comme si un pauvre ne riait jamais. Les bourgeois leur ôtent le rire, alors que c'est la seule chose qui leur reste.

Comment ont été réalisés les effets spéciaux (Attention Spoilers)


Je n'avais pas envie de tourner sur fond vert. C'est d'un ennui mortel pour moi et pour les acteurs. Du coup, pour les têtes coupées, les actrices se sont vraiment assises dans un frigo fabriqué pour le film. Quand on ôtait la tête du frigo, il fallait reconstruire l'étagère, et ainsi de suite.

La maison de Jerry est une métaphore de son esprit...


C'est vrai. Il fallait que le spectateur comprenne pourquoi Jerry ne voulait pas prendre ses médicaments: la réalité est terne, sa maison est sale. Je voulais que le spectateur lui-même préfère la réalité de Jerry sans ses cachets. 
Tout est sale chez lui, sauf sa chambre. Jerry est quelqu'un de propre. S'il puait, personne ne s'approcherait de lui.

Vous avez un goût pour la schizophrénie et la psychanalyse ?


Pour moi, Jerry est plutôt psychotique. En fait, il ne faut surtout pas suivre les conseils du film ! C'est justement quand les malades ne prennent pas leurs médicaments que leur vie est un enfer. 
En réalité, j'ai surtout un goût pour les histoires de serial killer. Je sais très bien qu'un monstre ne va pas me sauter dessus, sorti de l'ombre. Mais un serial killer, ça se promène dans la rue, ça existe vraiment. Je lis beaucoup d'articles de presse sur les tueurs en série. Je vais peut-être écrire un livre sur eux ! (rires.)
On oublie souvent que 20% des serial killer sont des femmes. Leurs crimes sont commis non pas à l'arme à feu ou à l'arme blanche, mais plutôt au poison. On présente toujours ces tueuses comme des femmes violées qui rendraient justice dans un esprit de vengeance. Pas de pénétration, pas de justice ! (rires.)


Quelles différences entre les cinémas français et américain ?


Les Américains ont une approche quasi-scientifique du cinéma: il se déroule en trois actes, il faut une première action avant 40 minutes, puis une deuxième tout de suite après... Le risque, c'est que tous les films se ressemblent. 
Dans le cinéma français, on ne travaille pas assez le scénario. Pourquoi ? Parce que les scénaristes ne sont pas assez payés. En Amérique, le métier de scénariste est très prisé et reconnu. Or, il faut écrire des dizaines de scénarios pour que la version finale soit bonne. S'il on est peu payé, pourquoi se donner du mal ? 
Je crois aussi que la Nouvelle Vague a tué les dialoguistes. Chez Carné et Audiard, les dialogues sont formidables et on s'en souvient tous. 

Quels sont les films que vous rêvez de faire ?


Une vraie comédie musicale, ou un vrai film d'action. J'adorerais tourner un film sur des super-héros alcooliques et désœuvrés (rires.) 
Bah oui, ils ont tout, ils sont les plus forts. Regardez Dean Martin, il était beau, talentueux, il claquait des doigts et les femmes tombaient comme des mouches. Mais il a fini alcoolique.


Un grand merci à Marjane Satrapi d'avoir accordé autant de temps aux blogueurs cinéma, avec humour et générosité.

Salutations à son complice Stéphane Roche, présent lui aussi.

Merci à Alexia Pépin (femme de cœur... et de tête !) Boris Pugnet et Romain Poujol pour l’organisation de cette jolie soirée.

Merci à Sébastien, ami blogueur sur 24 Films par seconde, de m'avoir aimablement invitée.

Merci également à Matthieu Rey, attaché de presse chez Moonfleet.



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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpg Pas bon À hurler !