mercredi 11 mars 2015

UN HOMME IDÉAL: LA PART DES TÉNÈBRES



Pierre Niney dans Un Homme idéal, de Yann Gozlan (2014)




L'affiche du film Un Homme idéal, de Yann Gozlan, nous révèle les mots-clé de l'intrigue:

Affiche du film Un Homme idéal


INSPIRATION, caché dans les cheveux de Pierre Niney
DISPARITION, TRAHISON et MENSONGE sur son front
MÉMOIRE, sous son œil
IMPOSTURE sur son cou
Et surtout, en plein centre, au-dessus de sa bouche: AMBITION

Une histoire de noms



L’ambition pousse le personnage d'Un Homme idéal, Mathieu Vasseur, au plagiat. Matthieu Delaporte, réalisateur du Prénom, et plus récemment d'Un Illustre inconnu, dirait du nom "Mathieu Vasseur" qu'il est "non-identifiant."

Mathieu Vasseur est comme son nom, insignifiant, peu mémorable, passe-partout.  Il a des rêves de gloire mais pas de talent. Quand il trouve le journal d'un soldat de la guerre d'Algérie, merveilleusement écrit, franc, direct sur les horreurs du front, il ne peut s'empêcher de s'emparer du manuscrit, et de la manière la plus sombre: le retranscrire mot pour mot en changeant deux choses - le titre (tout de même volé à l'auteur dans l'une de ses notes) et le nom de l'auteur lui-même. Voici qu'il appose sur le grand récit son nom de rien du tout. Il l'envoie à un éditeur qui le publie de suite. C'est le succès.

Oui, mais voilà, l'imposture a un prix. On peut difficilement écrire la guerre comme si on y était quand on n'y était pas. Mathieu fait donc des recherches pour maintenir l'imposture. Piètre écrivain, il volera même les propos de grands auteurs sur le pourquoi de la plume. Comme Mathieu (encore) Kassovitz dans Un Illustre Inconnu, il se remplira des autres, lui qui n'est que coquille vide.

Quelques répliques sont d'une ironie savoureuse, certains plans rappelleront Swimming Pool d'Ozon, même si c'est Plein Soleil de René Clément que Gozlan tente d'imiter, ainsi que La Piscine de Jacques Deray, avec le même Delon.

Ana Girardot dans Un Homme idéal, de Yann  Gozlan

Ludivine Sagnier dans Swimming Pool, de François Ozon (2003)

Pierre Niney, lors de l'avant-première du film à Paris, a indiqué que le film était à la fois "dark" et solaire. C'est juste. Le soleil écrasant rappelle aussi Camus, ce qui est bienvenu dans un film où l'on évoque la guerre d'Algérie. La photo est réussie, la réalisation prometteuse pour un deuxième film, mais il y a un hic, et de taille: le scénario.

Vous avez dit "plagiat" ?


Le scénario d'Un Homme idéal ressemble étrangement à celui de The Words, sorti en 2012. Il suffit de regarder les deux bandes-annonces pour saisir le malaise.







Même l'affiche pose question:





La trame est la même: un écrivain raté vole un texte oublié, jusqu'à ce qu'un individu perce son secret. Dans le film de 2012, c'est l'auteur lui-même qui retrouve le plagiaire. Chez Yann Gozlan, il s'agit d'un maître-chanteur, ami de l'écrivain au front. 

On voit le corbeau trop tôt pour que le thriller prenne une ampleur hitchcockienne. Tout est révélé trop vite, comme pour la bande annonce,  qui en dit beaucoup avant même que l'on ait mis le pied au cinéma.

Les histoires de plagiaire et de corbeau au cinéma sont légion. 

Pierre Niney a déclaré qu'Un Homme idéal se rapprochait du Match Point de Woody Allen. Sur la question de la culpabilité, peut-être. Du point de vue scénaristique, Elle l'adore parvenait bien mieux à rejoindre le thriller d'Allen. 

C'est surtout à Roy, dans Vous Allez rencontrer un bel et sombre inconnu, du même Woody, que Mathieu Vasseur fait penser. En effet, Roy vole le manuscrit d'un ami dans le coma et le fait passer pour sien.

Dans Lila, Lila, un serveur vole le manuscrit d'une dessinatrice et fait semblant d'en être l'auteur pour plaire à une femme.

C'est aussi le cas dans Un Homme idéal. En même temps, que ne ferait-on pas pour Ana Girardot ?

Ana Girardot dans Un Homme idéal



Dans The Words, Bradley Cooper cherche à plaire à Zoe Saldana. Dans Lord of War, Nicholas Cage veut à tout prix séduire Bridget Moynahan. Si la femme, dans ces films, n'encourage  jamais à l'imposture, elle en est souvent la motivation.

C'est un peu différent dans Imposture, de Patrick Bouchitey. Il incarne dans son film un professeur de faculté qui pique le roman de l'une de ses étudiantes. Il finit même par enlever la jeune fille. Mensonges, suspense et syndrome de Stockholm sont au rendez-vous.

En somme, les plagiaires ont été maintes fois décriés au cinéma, et dans tous les genres. The Words a le mérite de montrer, même sur un ton moralisateur, que voler les mots d'un homme équivaut à voler sa vie. Le jeune écrivain du Paris des années 40, dans le film de Brian Klugman, a d'ailleurs des airs de Pierre Niney.


Ben Barnes dans The Words de Brian Klugman (2012)
   

Pierre Niney dans Un Homme idéal, de Yann Gozlan

Peut-on dire qu'Un Homme idéal, film sur le plagiat, est un plagiat lui-même ? Yann Gozlan pouvait-il croire que personne ne verrait de lien entre le film récent de Klugman et le sien ? En réalité, ils étaient trois sur le scénario d'Un Homme idéal. On peut leur reprocher, au pire, le plagiat, et au mieux un manque d'imagination. 


L'atmosphère d'Un Homme idéalil est vrai, n'a rien à voir avec celle de The Words. Le premier est un thriller, le deuxième un drame intimiste. Mais de nombreux éléments communs jettent le trouble.


Des trous dans le scénario (Attention Spoilers)


Il n'est pas évident de jouer les médiocres et les lâches, et Pierre Niney est très convaincant. Ana Girardot vient illuminer ce film noir de son visage de madone. On retrouve aussi, avec plaisir, André Marcon, qui joue le père de famille, après avoir incarné le père de Gallienne dans Guillaume et les garçons, à table !

Cependant, du point de vue scénaristique, Yann Gozlan semble, comme son personnage principal, pratiquer la stratégie de l'évitement.

Comment croire que la police ne va pas dévoiler publiquement la culpabilité de Vasseur au sujet du premier meurtre, quand ils jurent au père de famille qu'ils feront passer un test à la moitié de la population pour retrouver le coupable ?

Comment croire que la mise en scène du plagiaire de sa propre mort ne semblera pas suspecte, quand il brûle sa voiture au kérosène ?

La mise en scène de sa propre mort, voilà une autre chose piquée, cette fois, à Stephen King, à qui l'on fait un clin d’œil en début de film (Mathieu a placardé chez lui une citation de King qui conseille aux auteurs d'écrire 2500 signes par jour.)


Roman de Stephen King, La Part des Ténèbres


Dans La Part des ténèbres, Stephen King, obsédé par les paranoïas d'écrivains, dressait le portrait d'un auteur qui publiait sous son vrai nom des romans intellectuels peu lus, et sous un nom d'emprunt des romans sanglants devenus des best-sellers. Pour se "débarrasser" de l'auteur à succès, il organise un enterrement factice. 

La tombe est alors profanée, ou plutôt creusée de l'intérieur. Après une série de meurtres, l'écrivain se rend compte qu'il est poursuivi par son double.

Mathieu Vasseur, lui, est poursuivi par ses démons, qui lui rappellent sans cesse son imposture et ses crimes.

Les hallucinations sont intéressantes mais ne vont pas assez loin. Le choix final de tout quitter  - cette femme pour qui, apparemment, il était prêt à tout - et sa fille, ne tient pas debout. Chez King, le héros finit de deux manières: la mort ou la folie. Ce n'est pas le cas ici, quand un suicide eût été le plus logique. La lâcheté finale du protagoniste n'a pas de sens. 

Si la dernière scène est touchante, elle ressemble une fois de plus à celle de The Words, où l'écrivain recroise également sa femme et sa fille.

Un Homme idéal aurait pu être meilleur. En 1998, dans Murder of Crows, c'est à Cuba Gooding Jr qu'un vieil homme remettait un manuscrit, que l'ancien avocat publiera sous son nom. Manque de bol, les crimes décrits dans le roman se sont vraiment produits, et il se retrouve accusé de meurtre (Merci à Catherine Marie pour la référence.)




Pierre Niney ne suffit pas


En somme, Un Homme idéal vaut surtout pour la finesse de Pierre Niney et la fraîcheur d'Ana Girardot, qui n'effacent pas, hélas, le sentiment de déjà vu du film et ses grossières erreurs scénaristiques.

Yann Gozlan a déclaré, pendant l'avant-première, que Pierre Niney portait le film sur ses épaules. Un comédien, même grand, ne peut faire une telle chose. Clouzot, grand réalisateur de films noirs, disait:

"Pour faire un film: premièrement, une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire."

Et quand cette histoire n'est pas la vôtre ?



Merci aux cinéphiles d'Allociné, qui m'ont permis d'ajouter des références à cet article.




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