lundi 6 avril 2015

JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE: LÉA SEYDOUX, L'INSOUMISE


Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre, de Benoît Jacquot (2015)





Par Sidonie Malaussène



Célestine, jeune bonne ayant travaillé à Paris, accepte une place en province chez un couple de bourgeois, les Lanlaire. Traitée avec froideur et mépris par sa maîtresse, harcelée sexuellement par son maître, cette  «  Parisienne, » à la grande beauté et à la vivacité brutale, est révoltée. Elle étouffe dans ce milieu délétère, empli de rapports de classe brûlants de haine, de domestiques exploités et soumis. Cette ville de province est étriquée, malveillante, cruelle et figée.


Léa Seydoux en belle parisienne dans Journal d'une femme de chambre, de Benoît Jacquot (2015)
Léa Seydoux en belle parisienne dans Journal d'une femme de chambre, de Benoît Jacquot (2015)



Une femme double


Léa Seydoux incarne presque dans tous les plans du film de Benoît Jacquot cette femme à l’ambiguïté permanente. La scène d’ouverture dans la maison de placement soulève déjà une énigme. La placeuse, femme intelligente, s’étonne de l'inconstance de Célestine, et indique qu’elle possède des qualités qui lui permettraient de gravir l'échelle sociale.



Clotilde Mollet dans Journal d'une femme de chambre
Clotilde Mollet dans Journal d'une femme de chambre


Célestine repousse cette idée, arguant qu’il lui faudrait « avoir de l’inconduite. »

Elle verrouille sa propre exploitation et, d’une certaine manière, n’aura de cesse d’en jouir. Elle dira même « il faut bien quand même qu’on ait la servitude dans le sang » . Ce double mouvement est la plus grande force du film. Célestine se sait exploitée mais ne peut non plus se satisfaire de « bons » maîtres. Si elle éprouve à juste titre des sentiments haineux, ils sont moins de l’ordre de la révolte sociale que d’un désir d'ascension.

En regard du personnage créé par Mirbeau, presque du côté de l’abject, Benoît Jacquot tire l’héroïne vers une psyché tourmentée, qui ne lui permet pas de se défendre contre son asservissement.

Journal d'une femme de chambre, roman d'Octave Mirbeau


Seule issue pour Célestine: faire de sa haine le moteur de sa réussite sociale.


Une reconstitution soignée


La reconstitution soignée et classique de Jacquot tourne autour d’une Léa Seydou toujours en mouvement, insecte corseté dans sa condition, agitée de pensées, son intelligence ne lui servant qu’à souligner le vice de son entourage. Froideur, cruauté, théâtre nauséeux, peu de personnages échappent à cette violence sarcastique. Jacquot peint aussi, dans des courts moments de désespoir, un portrait plus sensible que dans le livre.

Un épisode lumineux vient, par contre, affaisser quelque peu le film: celui du jeune homme malade, joué par Vincent Lacoste, est maladroit jusqu’à la gêne. 

Vincent Lacoste et Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre
Vincent Lacoste et Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre

Si le casting féminin est extraordinaire, le masculin semble bien faible. M. Lanlaire, maître harceleur et obsédé, est soumis à son épouse. Le capitaine, fausse figure joviale, cache aussi un monstre. Vincent Lindon, enfin, réduit à quelques scènes, n’est pas crédible en brute épaisse et calculatrice, ni en assassin haineux.


Vincent Lindon et Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre
Vincent Lindon et Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre

La relation, faite de passion et d’intérêt entre animaux de la même espèce qui se sont reconnus, n’existe pas, ne vit pas, ne vibre pas, même dans le sordide.

Le livre d’Octave Mirbeau proposait un tableau psychologique fouillé, un malaise sociétal violent, rance, réchauffé de vieilles haines. Dans cette galerie de portraits, l'humanité était dévastée par le vice, et Célestine dansait avec ivresse sur cette laideur, n’ignorant pas la sienne, jouissant même de sa perversité.


Les personnages secondaires étaient traités chez Mirbeau avec plus de finesse, et les passions morbides fonctionnaient très bien ensemble. On était, dans le roman, plus proche de l’esprit de La Cérémonie de Chabrol (1995) que celui de La Règle du jeu de Renoir (1939)







Du film de Renoir émane une légèreté dans le drame, des personnages attachants, dans un microcosme où « chacun a ses raisons. » Mais ces raisons ne sont pas dégradantes. Le film de Buñuel creusait cette même veine: Jeanne Moreau brisait ses maîtres de son insolence, jouait des vices de chacun. Elle manipulait les hommes telle une enfant sans morale, les poussant, via leur désir, à se plier à ses folies. Elle ne souffrait point et calculait savamment.



Jeanne Moreau dans Journal d'une femme de chambre, de Luis Bunuel (1964)
Jeanne Moreau dans Journal d'une femme de chambre, de Luis Bunuel (1964)



Pamphlet social


Misère sociale, affective et sexuelle, brutalité économique, bourgeoisie hautaine et rapace, haine des juifs, ce début de 19ème siècle est étouffant. On pense à Zola et Flaubert, sans leur humanité. On est plutôt du côté du pamphlet social que de la réalité. L'absence totale d’humour noir, présent dans le roman, crée un monde terrifiant, suffocant, dont on sort troublé.

L'adaptation de Benoît Jacquot offre une troisième lecture du livre de Mirbeau, portée par une interprétation fiévreuse. Incarnée charnellement par Léa Seydoux, l'incandescente Célestine, dont la vivacité illumine l’écran, fait de l'ombre à ses partenaires. 

Si, enfin, Célestine est coupable d’une chose, c’est d’insuffler une grande force au récit. 






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