dimanche 26 avril 2015

KILL YOUR DARLINGS, AVEC DANIEL RADCLIFFE: LE CERCLE DES POÈTES VIVANTS


Daniel Radcliffe esr Allen Ginsberg dans Kill Your Darlings




Kill Your Darlings, de John Krokidas, commence comme Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir: une froide école renferme des jeunes gens passionnés. Mais au lieu d'un professeur extraordinaire devenu source d'inspiration, ce sont les jeunes eux-mêmes qui décident de se révolter, en créant un cercle de poètes vivants.

Allen Ginsberg et la Beat Generation


Le héros du film est Allen Ginsberg, que l'on connaît surtout pour avoir été le pote de Jack Kerouac, auteur de On The Road.



Allen Ginsberg (à droite) et Jack Kerouac
Allen Ginsberg (à droite) et Jack Kerouac


Daniel Radcliffe, abonné aux rôles de timides intellos, incarne Ginsberg, alors jeune poète entrant à l'université de Columbia.




Allen Ginsberg jeune
Allen Ginsberg jeune


Son cercle des poètes vivants, c'est "The New Vision," titre emprunté à WB Yeats. Le poète irlandais proposait dans A Vision une réflexion ésotérique mêlant philosophie, histoire, imaginaire et sciences occultes. Le texte a été rédigé en écriture automatique et, pour tout dire, il n'est pas aisé à comprendre. Il révèle surtout le goût de Yeats pour l'astrologie, comme l'indique la roue devenue le symbole du club de Allen et Lucien.


Roue de Yeats dans A Vision Kill your darlings
Roue de Yeats dans A Vision

Ce club devient la base de la Beat Generation, terme inventé par Kerouac. Allen écrira The Howl, long poème anti-conformiste en hommage à sa génération. William Burroughs, que l'on aperçoit dans le film et qui, d'après Ginsberg, ressemble à un criminel, écrira Le Festin nu. C'est surtout Kerouac que l'on retient, et son fameux On The Road, ode à la liberté par le voyage, aujourd'hui pilier de la littérature américaine.

Le film de 2012 racontait cette épopée.






Kill Your Darlings: un film gay ?



L'histoire que l'on connaît moins, sorte de prequel au voyage de Kerouac, c'est l'amitié fusionnelle entre Ginsberg et Lucien Carr, dit Lou, qui lui n'a jamais rien écrit, mais a été une source d'inspiration essentielle pour ses amis auteurs.



Dane Dehaan est Lucien Carr (dit Lou) dans Kill Your Darlings, de John Krokidas (2013)
Dane Dehaan est Lucien Carr (dit Lou) dans Kill Your Darlings, de John Krokidas (2013)


Lou est séduisant et manipulateur. Il va naître entre Allen Ginsberg et lui une amitié qui versera dans l'homo-érotisme. La Beat Generation est justement connue pour avoir libéré les mœurs sexuelles aux États-Unis dans les années 60, et sont aujourd'hui des icônes du mouvement gay.


Dane Dehaan incarne fort bien Lucien Carr, et rappelle, par son visage et son allure, un certain Jude Law, qui jouait Bosie, muse d'Oscar Wilde, dans le film de Brian Gilbert.


Jude Law est Bosie (Lord Douglas) dans Wilde, de Brian Gilbert (1997)
Jude Law est Bosie (Lord Douglas) dans Wilde, de Brian Gilbert (1997)


En Bosie, Wilde avait peut-être trouvé son Dorian Gray, et dans Kill Your Darlings, le beau gosse Lucien va commettre un crime.

Nous ne sommes plus à l'époque d'Oscar Wilde, à qui l'on a intenté un procès pour homosexualité qui lui valut deux ans de travaux forcés. Nous sommes plus proches de la génération d'Alan Turing. Dans The Imitation Game, Morten Tyldum montrait avec talent le traitement des homosexuels dans l'Angleterre des années 40. Alan Turing a lui aussi été poursuivi en justice pour homosexualité, mais il a choisi la castration chimique pour éviter la prison.

L'homosexualité est également un crime dans l'Amérique puritaine de l'époque. 

Kill Your Darlings n'est pas un film gay. Il met surtout en lumière les aspirations littéraires de ses personnages.

La révolution littéraire d'Allen Ginsberg


Nous sommes en 1944, c'est la fin de la guerre, et Allen Ginsberg mène une guerre tout autre, contre le conservatisme de son époque.

C'est par la littérature qu'il mènera sa révolution.


À l'université de Columbia, le professeur Steeves ressemble étrangement aux enseignants conservateurs du Cercle des poètes disparus. Il récite des manuels scolaires et tient pourtant un cours de création littéraire. Il parle rimes, métrique, noblesse du sujet, tout comme le livre exécré par John Keating dans le film de Peter Weir. Robin Williams, dans le film de 1989, défie ses élèves de déchirer les pages du livre qui voudrait codifier la poésie.






Dans Kill Your Darlings, c'est Allen Ginsberg et Lucien Carr qui décident eux-mêmes de déchirer les pages des livres qui visent à brider l'élan littéraire.


C'est Ginsberg, face au professeur conservateur, qui cite Walt Whitman, idole de John Keating.

Whitman est justement celui qui a refusé les codes littéraires de son temps, et a déclaré, dans son fameux recueil Leaves of Grass, qu'un brin d'herbe ne valait rien de moins que la trajectoire des étoiles.



Kill Your Darlings: analyse du titre


Dans son cours, le Pr Steeves conseille à ses étudiants "Kill your darlings," littéralement "Tuez vos chéris." La phrase est habituellement attribuée à Faulkner, qui conseillait aux jeunes auteurs de débarrasser leur prose d'éléments qu'ils chérissaient (mots, formules, passages entiers) mais qui nuisaient à leur oeuvre au sens large.

Il serait étonnant que le Pr Steeves, conservateur qui méprise Whitman, cite Faulkner dans son cours. La fameuse formule a été atrtribuée à plusieurs écrivains - dont Wilde, encore lui. L'origine de cette phrase est complexe. Pour y voir plus clair, je vous conseille l'excellent article de Forrest Wickman (en anglais.) Il y indique les auteurs probables de "Kill" ou "murder your darlings" et ajoute, à la fin de l'article, une référence à Sir Arthur Quiller-Couch, auteur de "On the Art of Writing" en  1916.  


Cette référence est plus logique dans  la bouche du Pr Steeves, qui ne jure que par les manuels scolaires. Dans cette scène, il donne des instructions à ses étudiants pour leur examen final.

Voici l'extrait du manuel de Quiller-Couch en question:


‘Whenever you feel an impulse to perpetrate a piece of exceptionally fine writing, obey it—whole-heartedly—and delete it before sending your manuscript to press. Murder your darlings.’  


Je vous propose la traduction suivante:

"Dès que vous ressentez l'envie d'écrire un passage au style particulièrement recherché, cédez à cette envie - de toute votre âme - puis effacez-le avant d'envoyer votre manuscrit à l'imprimerie. Assassinez vos favoris."

Dans ce chapitre, Quiller-Couch parle d'"ornements," de ces éléments que l'on ajoute au texte pour faire joli. Il faut parfois tuer ce qu'on aime le plus pour le bien de l'oeuvre dans son ensemble.



Sir Arthur Quiller-Couch, auteur de On the Art of Writing, est la référence la plus probable du titre "Kill Your Darlings"
Sir Arthur Quiller-Couch, auteur de On the Art of Writing, est la référence la plus probable du titre "Kill Your Darlings"


C'est ce qu'a choisi de faire, côté cinéma, M. Knight Shyamalan pour Incassable. Il avait tourné une scène magnifique qui, naturellement, avait demandé beaucoup de travail et de nombreux figurants. Il s'agissait d'une scène où Elijah se rendait à la fête foraine avec sa mère. Vous trouverez la scène ici.

Comme il a dû en coûter à Shyamalan, de couper une telle scène ! Et pourtant, il l'a fait, considérant qu'elle nuisait au rythme du film.


Un problème de rythme (Attention Spoilers)



"Kill your darlings" a, dans le film, un sens polysémique. Il s'agit du style d'écriture, oui, mais aussi d'un meurtre au sens littéral (Lou tue David Kamerrer, son ancien amant) et de la décision difficile pour Allen de laisser Lou, fascinant mais nocif, derrière lui.

L'ironie a voulu que John Krokidas, réalisateur de Kill Your Darlings, n'applique pas le conseil qu'il a pourtant choisi comme titre. Le film est trop long, trop lent. Des scènes auraient pu être coupées, mais peut-être que le cinéaste, dont c'est le premier film, les affectionnait trop.

Le meurtre de David arrive trop tard, on attend pendant 1h15 le fameux crime, et il s'avère décevant. L'ensemble manque de tension, de suspense.

Les scènes homo-érotiques sont assez mal filmées, la bande originale est agaçante, du morceau d'electro pendant la scène de crime au générique de fin pop, carrément malvenu. Sans parler de la musique d'ascenseur censée représenter le jazz des années 40.

Kill Your Darlings, s'il est basé sur une histoire vraie, paraît invraisemblable. C'est dommage, John Krokidas tenait un vrai sujet, qui aurait pu faire un bon thriller sur fond de littérature, comme la biographie de Truman Capote, qui contait la genèse du roman De Sang Froid.


Affiche française de Truman Capote, de Bennett Miller (2005)
Affiche française de Truman Capote, de Bennett Miller (2005)

Ce qui sauve Kill Your Darlings, c'est le casting.


Des acteurs remarquables


Daniel Radcliffe prouve une fois encore qu'il peut s'affranchir de son image Harry Potter, même si, dans Kill Your Darlings, il entre à nouveau dans un établissement prestigieux et pénètre en cachette, avec ses amis, dans la zone interdite de la bibliothèque.

Dane Dehaan est la révélation du film. Il est agréable de retrouver Michael C. Hall, et surtout Jennifer Jason Leigh en mère démente et désemparée.



Jennifer Jason Leigh méconnaissable en mère de Allen Ginsberg dans Kill Your Darlings
Jennifer Jason Leigh méconnaissable en mère de Allen Ginsberg dans Kill Your Darlings

En bref, vous pouvez aller voir Kill Your Darlings pour découvrir le poète Allen Ginsberg, qui a inspiré toute une génération d'auteurs, et la naissance de la Beat Generation, qui a bousculé l'Amérique en criant le mot "liberté."




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