mercredi 8 avril 2015

RYAN GOSLING ET REDA KATEB NOUS PARLENT DE "LOST RIVER"


Ryan Gosling et Reda Kateb à l'avant-première de Lost River





Pour l'analyse de Lost River, c'est ici



Reconnaîtrez-vous la voix d'une certaine jeune femme à 17:42 sur la vidéo ? 

Certains, un lundi de Pâques, mangent du chocolat en famille. Moi, j'ai rencontré Ryan Gosling et Reda Kateb pendant l'avant-première du film Lost River, chef-d'oeuvre étrange, onirique, inclassable.

Je vois déjà les midinettes amoureuses de Ryan Gosling percer une poupée vaudou de petites aiguilles  pour me punir de mon affront.

Donc, Ryan Gosling n'a pas seulement le physique de jouer James Bond, il parle aussi avec grande intelligence de son film.

Reda Kateb, fraîchement césarisé pour son second rôle dans Hippocrate, parle aussi avec finesse du tournage et de son rôle, secondaire et pourtant central.

Morceaux choisis.

En quoi Lost River est lié à votre histoire personnelle ?


Je suis canadien - j'espère que ça ne vous embête pas (rires) J'avais une idée romantique de l'Amérique. Quand je suis allé à Detroit, j'avais en tête la Model T (voiture emblématique de Ford, ndlr) et la musique Motown. 
J'ai été surpris de découvrir des quartiers désertés. J'ai été touché par ces gens qui essaient à tout prix de garder leur maison quand tout s'écroule autour d'eux. Le rêve américain s'avérait être le cauchemar américain. Je voulais montrer dans mon film à quoi ressemblait Detroit en ce moment. Un an avant de tourner le film, j'ai acheté une caméra et je m'y suis rendu assez souvent en repérages. Les visuels que j'ai faits à cette période ont nourri l'écriture du film et son esthétique. Ce processus créatif a donc été graduel et organique.


Votre film ressemble à un conte de fées: les personnages ont des noms évocateurs - Rat, Bully, Bones...



Ryan Gosling: C'est un peu surréaliste de vivre dans ces quartiers. Les habitants ont l'impression d'être les derniers hommes sur terre. Cette région a un côté "Quatrième dimension" et ressemble à un conte cruel.
Plutôt que de faire un film particulier à Detroit, je me suis dit que j'allais le rendre plus accessible au grand public, et créer de l'empathie avec ces personnages. Il ne s'agissait pas de parler d'effondrement économique, c'est plus universel. 
Ce sont deux ados qui vivent là, et qui ont besoin d'une légende pour se dire que le sortilège peut être brisé. J'avais envie de montrer cette vision romancée de la ville par ces adolescents.
Reda Kateb: le film a été tourné à Detroit. Il s'est fait dans l'échange avec les gens de la ville, et ils étaient touchés que l'on vienne. Quand on filmait dans une station-service, on pouvait inviter un passant à intégrer la scène. Je pense que ça se sent dans le film. On ne fait pas la distinction entre les moments volés et ceux mis en scène.

Reda Kateb, dans le film, vous êtes un peu le prince, sauf qu'au lieu du cheval blanc, vous avez un taxi...



On n'a pas vraiment parlé de prince ou de sauveur avec Ryan avant de tourner. C'est un personnage qui fait corps avec son taxi, comme un lieu protecteur en plein chaos. Quand Christina Hendricks est dans le taxi, elle est dans une sorte de bulle, avec un homme qui n'est pas là pour la dévorer, comme les autres hommes, pour lui prendre quelque chose ou même tenter de la séduire, mais un homme désintéressé, sorte de chevalier servant.

Le café où travaille Christina Hendricks semble inspiré du Grand-Guignol...



Il l'est. Je me suis inspiré de ce théâtre parisien, du café de l'enfer et la Taverne de la mort. Ce genre d'endroits attirent des personnes qui veulent donner libre cours à leur côté obscur sans être vu. J'ai voulu intégrer cette noirceur à la structure du conte. On a donc fait des recherches sur le Grand-Guignol.
L'auvent que vous voyez dans le film vient vraiment du café de l'enfer.

  Christina Hendricks sous l'auvent du café de l'enfer, dans Lost River de Ryan Gosling
Christina Hendricks sous l'auvent du café de l'enfer, dans Lost River de Ryan Gosling

Qu'est-ce qui vous a donné envie de réaliser ce film ? Et vous, Reda Kateb, de jouer dedans ?


Ryan Gosling: on est sûr d'avoir la sécurité de l'emploi ! (rires) Si on ne m'embauche plus, je pourrai m'embaucher moi-même ! (rires)
La réalisation n'a pas vraiment été un choix. Aller à Detroit, y passer du temps, rencontrer ces familles, voir ces bâtiments historiques démolis m'a marqué. Je me suis senti imprégné par cette étrange réalité. Plus j'y passais du temps, et plus j'y trouvais une dimension bouleversante et belle à raconter. Je trouvais belle leur volonté de rester là, et de couler avec le navire. 
Reda Kateb: J'ai aimé le scénario. C'est un conte noir qui s'inscrit dans le réel. J'étais surpris de recevoir une proposition de Ryan Gosling, je ne pensais pas qu'il me connaissait ! (rires) Je l'admirais en tant qu'acteur et j'aimais sa musique. Il y avait peu de répliques, mais je savais qu'il donnerait sa chance à chaque personnage. Le plus long a été de faire le visa ! (rires)

À Reda Kateb: Dans le film, votre personnage parle du rêve américain, et qu'il imaginait, avant d'immigrer, que les rues y étaient pavées d'or. Quelle était votre idée des USA avant d'y aller et votre impression une fois que vous étiez sur place ?


Mon enfance a été un peu marquée par le rêve américain, le rêve du cinéma. Aux Etats-Unis, il y a mille formes de cinéma, et beaucoup de films indépendants. J'ai davantage travaillé dans les films indépendants. 
La phrase dont vous parlez est venue dans des improvisations. Des immigrés d'Algérie m'ont raconté qu'ils avaient cette image de la France. Cette idée peut vraiment se transposer partout. Ce personnage est un exilé qui pourrait venir de plein d'endroits différents. C'est un grand malentendu de penser que ce sera plus facile ailleurs. 

On peut trouver dans le film des références à Lynch, de Palma, peut-être Kubrick...



J'ai plutôt été inspiré par Les Goonies (rires) Non, c'est vrai! Quand j'ai contacté mon compositeur, Johnny Jewel, il m'a dit "Tiens, un Goonies sombre."



Nos références viennent surtout des films du début des années 80. On pensait par exemple à Brisby et le secret de Nimh ou les films Amblin (produits par Spielberg, ndlr)
Brisby et le secret de Nimh, de Don Bluth (1982)
Brisby et le secret de Nimh, de Don Bluth (1982)

J'ai voulu revisiter ce thème d'une famille menacée, et comment elle peut s'en sortir de façon mystique ou poétique. Je rends hommage aux films qui m'ont fait aimer les films, je voulais montrer comment je voyais le cinéma aujourd'hui.

Votre film est à la lisière du fantastique, avec des références à Barbara Steele ou au cinéma gore italien, mais vous parlez aussi d'une réalité sociale. C'était voulu dès le départ ?


C'est l'histoire d'une famille qui essaie de se raccrocher à son rêve, alors qu'elle vit au bord du cauchemar. L'exercice était de donner l'impression d'un rêve qui tournait au cauchemar, et d'essayer de franchir la ligne entre réalité et fantastique, sans tomber complètement dans le fantastique. 
L'une de mes scènes préférées dans le film, c'est cette femme qui vient dans la station essence. C'était la seule à 30 km à la ronde, et ils n'y vendaient sûrement pas que de l'essence... (rires) C'était une chose que les gens voulaient vraiment et ne pouvaient pas obtenir. On sentait la tension monter, mais les acteurs ont fait un travail extraordinaire pour intégrer les gens de Detroit et les emmener vers Lost River. C'est à ce moment que le film a gagné une identité propre.

D'où vient cette légende de Lost River ?


Quand j'étais petit, je vivais près d'une grande rivière. Je me suis rendu compte qu'elle avait englouti des villages voisins. J'ai refusé de prendre des bains pendant des mois ! (rires)

Quel regard vous portez sur le cinéma américain indépendant ?


J'aime bien ça ! (rires) J'ai fait ce film, Danny Balint, qui parlait d'un Juif nazi, et c'était une expérience formidable.


Affiche française de The Believer - Danny Balint
Affiche française de The Believer - Danny Balint


On était une petite équipe, et raconter cette histoire était un vrai défi, pas tout public, mais on ne voulait pas faire un gros succès, juste le présenter à des festivals, lui trouver un public. J'ai fait des films à gros budget ensuite, et c'est une expérience très différente. J'aime bien faire ces "gros" films puis revenir à une sorte d'état d'esprit étudiant. C'est ces films-là qui vous accompagnent toute votre vie.





Un grand merci à The Jokers pour l’organisation de cette rencontre, en particulier Léa Ribeyreix, attachée de presse.
Merci à Ryan Gosling et Reda Kateb de nous avoir accordé près d'une heure d'échange passionnant.
Bravo à Béatrice pour sa belle traduction en simultané.
Merci au site Mulderville d'avoir mis en ligne la vidéo.





Et vous, qu'avez-vous pensé de Lost River ? Dites-le en commentaire !



Ça peut vous plaire:

Affiche de Lost River, de Ryan Gosling (2015)   Ryan Gosling, réalisateur de Lost River

   Affiche de The Voices, de Marjane Satrapi (2015)   Affiche de Gone Girl, de David Fincher (2014)  



4 commentaires:

  1. "Je vois déjà les midinettes amoureuses de Ryan Gosling percer une poupée vaudou de petites aiguilles pour me punir de mon affront." Attention à ce que tu dis, j'ai une poupée vaudou à la main (veinarde, va !).

    Sérieusement, merci pour cette interview vraiment très intéressante et qui, je pense, m'aidera mieux à aborder ce film quand je le verrai.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh, tu m'as pas l'air d'une midinette, vu tes écrits !
      J'espère que l'interview ne fait pas trop spoiler...
      On n'est jamais content ! :-)

      Supprimer
  2. Non, ça va, ça reste quand même "vague", faut voir le film pour comprendre à mon avis !
    Aahahahah avec Ryan je fais ressortir la midinette en moi mouahahaha !

    RépondreSupprimer
  3. Ah, moi, mon bouton girly, on l'active en me montrant un bébé chien... :-)

    RépondreSupprimer