samedi 25 avril 2015

TAXI TÉHÉRAN: L’ŒIL PERSAN DE JAFAR PANAHI





Par Sidonie Malaussène


Le pitch de Taxi Téhéran est aussi minimaliste que le film est foisonnant : Jafar Panahi roule au volant d'un taxi dans Téhéran. Ses clients se livrent dans cette intimité brève et anonyme. Cette mosaïque de personnages offre une vision de l’Iran. A partir de ce fil, nous nous enroulons dans une étole mystérieuse, fine, subtile, aux mille plis ténébreux dont de nombreux pans restent secrets.

L'Iran au cœur du débat


Dans la première partie, ne montent dans le taxi de Jafar Panahi que des inconnus. S’ouvrent alors le champ des expériences de chacun, des débats sur la justice, les rapports hommes/femmes, les croyances. La parole est libre. Une institutrice éclairée contre un défenseur de la charia, un couple victime d’un accident de la route, un trafiquant de DVDs, deux bigotes et leurs poissons rouges. 


Deux passagères croyantes et leur poisson rouge dans Taxi Téhéran, de Jafar Panahi (2015)
Deux passagères croyantes et leur poisson rouge dans Taxi Téhéran, de Jafar Panahi (2015)


Ces saynètes dévoilent une société de la débrouillardise, où les lois protègent peu. Cette partie tire vers la comédie italienne (évoquant Les Nouveaux monstres de Dino Risi, surtout le sketch avec Alberto Sordi).

Alberto Sordi au volant d'une voiture dans Les Nouveaux monstres, de Dino Risi (1978)
Alberto Sordi au volant d'une voiture dans Les Nouveaux monstres, de Dino Risi (1978)


Une frontière ténue entre fiction et documentaire



La seconde partie de Taxi Téhéran se concentre sur les rendez-vous de Jafar Panahi  : sa nièce, un ancien voisin, et se termine par hasard sur la lumineuse « dame aux fleurs » intellectuelle interdite d’exercer, une sœur de combat pour Jafar Panahi.

Le cinéaste se joue de nous en permanence, avec une agilité diabolique. Il campe un chauffeur de taxi. Quelques proches participent au projet resté secret pendant le tournage. La frontière entre fiction et documentaire est ténue, et nous acceptons aisément de plonger au cœur du récit.

Tout le monde ou presque filme sauf …le réalisateur lui-même. Le trafiquant de cd filme avec son portable un homme blessé qui lui demande d’enregistrer son testament… La nièce de Panahi filme son oncle, puis un gamin des rues qu’elle tente de diriger.

Halte à la censure !


Personnage central, cette petite fille s’introduit dans le film avec humour: la scène dans laquelle elle reproche à son oncle de venir la chercher avec une voiture inférieure à son statut social de cinéaste est hilarante. Sa légèreté montre combien ceux qui l’entourent sont forts et la gardent éloignée de la violence sourde qui règne en Iran. 


La nièce de Jafar Panahi a reçu l'ours d'or à Berlin pour son oncle
La nièce de Jafar Panahi a reçu l'ours d'or à Berlin pour son oncle


Elle parle beaucoup de son projet de court métrage pour l'école : elle énonce les règles de la censure écrites dans son cahier, et questionne son oncle, qui ne lui répond pas directement . Même si un Occidental saisira mal les non-dits, l'oppression exercée en Iran est palpable.

La seconde partie de Taxi Téhéran se conclut avec la "dame aux fleurs"  magnifique figure de résistance, qui refuse le joug de la peur et parle de la vie des Iraniens dans cette prison à ciel ouvert. Cependant, elle y vit les bras chargés de fleurs, le cœur épris de justice, rendue forte par la justesse de ses causes.


Dame aux fleurs dans Taxi Téhéran, aux côtés de Jafar Panahi
Dame aux fleurs dans Taxi Téhéran, aux côtés de Jafar Panahi


La dernière scène confirme la censure omniprésente en Iran.


Montez vite à bord de Taxi-Téhéran



En caméra subjective, nous voyons, à travers le pare brise, les rues de Téhéran et ses habitants. Puis retour sur le dispositif intérieur : trois caméras sont cachées dans le tableau de bord. Jafar Panahi enlève ce qui est tourné chaque soir, réalise un pré-montage et cache le support. Notre regard se promène donc entre l’extérieur et l’intérieur.

Entre interdiction de tourner, condamnation à la prison ferme, minimalisme des moyens, acteurs amateurs tournant dans le plus grand secret, Jafar Panahi réussit un tour de force. Un film riche sous ses dehors modestes, aux personnages inoubliables. Montez vite à bord de Taxi Téhéran.


Jafar Panahi nous parle de la dictature iranienne avec des roses
Jafar Panahi nous parle de la dictature iranienne avec des roses


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