mercredi 20 mai 2015

GOODNIGHT MOMMY : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)






Film étrange et fascinant, Goodnight Mommy a un titre de berceuse et une atmosphère cauchemardesque.




Tout commence par un jeu d'enfants : deux jumeaux courent dans la campagne, près d'un lac. La photographie de ce début de film rappelle celle de la scène d'ouverture de Lost River.




Les jumeaux, Elias et Lukas, rentrent chez eux. Leur mère a le visage recouvert de bandages suite à une opération.





Tout au long du film, les jumeaux douteront de l'identité de leur mère comme si, après l'opération, une autre femme était venue chez eux, le visage bandé, et avait pris sa place. Ce visage rappelle le film de Georges Franju, Les Yeux sans visage.



Quand la mère fait mal


Les mères détestables semblent à la mode au cinéma. Shailene Woodley avait une mère sublime et haineuse dans White Bird, Hungry Hearts mettait en scène une mère si obsédée par le bien de son enfant qu'elle finissait par lui faire du mal.


Affiche de Hungry Hearts


Dans Jack et La Tête haute, la mère est écervelée et peu fréquentable.

Le mal, dans Goodnight Mommy, est d'abord du côté de la mère.

Au mieux marâtre de conte de fées, au pire mère diabolique des films d'horreur, la mère (qui n'est jamais nommée) passe pour une méchante femme, obsédée par son apparence et qui néglige ses fils.

Pendant un jeu "Qui suis-je ?" Elias et Lukas collent sur le front de leur mère le mot "Mama." Dans un jeu de devinettes (qui se révélera pervers) elle doit deviner qu'elle incarne... sa propre personne.

Le film nous fait habilement douter de l'identité de la mère. Sa photo grandeur nature est une ombre floue. Goodnight Mommy est une étude filmique sur la gémellité, avec les deux frères, bien-sûr, mais aussi cette femme que l'on voit reflétée dans la vitre alors qu'elle travaille, ou dans un miroir quand elle s'observe.

Ses bandages et le flou sur son identité rappellent le Fedora de Billy Wilder, où une actrice ne supportant pas de vieillir, modelait sa fille pour en faire son double.


Marthe Keller dans Fedora de Billy Wilder (1978)

Une fascination pour la gémellité (Attention, Spoilers à partir d'ici)


Les cinéastes sont depuis longtemps fascinés par le double. Elias et Lukas ont une gémellité parfaite. La légende du jumeau maléfique est largement exploitée dans Goodnight Mommy.

Lukas est davantage que le jumeau d'Elias: il est son double parfait.

Très vite (dès la scène d'ouverture) on peut deviner qu'Elias est seul, et qu'il invente la présence de Lukas. En effet, quand les enfants jouent sur le lac, la scène se termine sur Elias qui appelle son frère, alors que l'on voit des bulles à la surface de l'eau. Lukas s'est-il noyé ? On ne s'en inquiète plus à la scène suivante, puisque les deux garçons se retrouvent chez eux.



Elias et Lukas dans Goodnight Mommy, de Veronika Franz
Elias et Lukas dans Goodnight Mommy, de Veronika Franz


Mais, à l'instar de Sixième Sens de Shyamalan (1999) où l'on pense Bruce Willis guéri après son agression, Lukas n'est peut-être jamais revenu de cette promenade au lac. Cela expliquerait la photographie bucolique de la première scène et celle, plus froide, du reste du film. C'est un peu dommage, car l'absence de Lukas aurait pu faire un très bon film à chute.

La mise en scène, cependant, est remarquable, et nous montre la présence flottante de Lukas avec brio.

À mesure que le film avance, la forêt change du point de vue symbolique. De la zone de jeu, elle devient de plus en plus sombre, une forêt de cauchemar où l'on se perd. Colorée et nostalgique dans la scène d'ouverture, elle ressemble de plus en plus à celle de Lars Von Trier dans Antéchrist, ou l'on se demandait, justement, si la femme était à l'origine du Mal.


La forêt filmée par Lars Von Trier dans Antéchrist (2009)
La forêt filmée par Lars Von Trier dans Antéchrist (2009)


Goodnight Mommy a pour titre original "Ich Seh, Ich Seh" ce qui signifie en allemand  "Je vois, je vois" En effet, dans Goodnight Mommy, tout est question de point de vue. Tout semble se passer dans la tête d'Elias, qui doute de l'identité de sa mère et voit son frère comme un ami imaginaire qui, en double maléfique, l'incite à commettre le pire.


Que peut-on montrer au cinéma ?


Si l'on pense à Lars Von Trier, on peut aussi penser à Haneke dans la deuxième partie du film. Dans Goodnight Mommy, la cruauté change de camp. Le fils, qui se croit plusieurs (c'est la définition de la schizophrénie) devient le tortionnaire de sa mère. Cette partie du film évoque Funny Games, où Haneke, par deux fois, a montré un huis-clos terrifiant: deux jeunes (qui ne sont pas sans rappeler ceux d'Orange Mécanique) torturaient une famille au sein même de leur foyer.





Bon, n'y allons pas par quatre chemins: si le film fait penser à Lars Von Trier et Haneke, c'est qu'il n'est pas à conseiller à tout le monde. Au même titre que Funny Games, Goodnight Mommy est une réflexion sur la violence et le sadisme.

Fréju, dans Les Yeux sans visage, posait déjà la question de ce que l'on peut montrer au cinéma. La scène de l'opération chirurgicale sur l'une des victimes du médecin est difficilement soutenable, encore aujourd'hui. Imaginez ce qu'elle fut pour le public de 1960.


Dans Goodnight Mommy, Elias torture sa mère, épaulé par son frère invisible. La bouche collée est un classique de film d'horreur.





Et si Elias avait été dangereux avant cette fameuse scène ?

La mère revient d'une opération de chirurgie esthétique. Fort bien. Et si ce n'était pas seulement une opération de coquetterie ?





À bien regarder ce plan, la mère pourrait être une grande brûlée, revenue d'une opération de reconstruction du visage. Cela expliquerait qu'elle se mette en colère en découvrant le briquet dans le lit d'Elias. La pyromanie du garçon sera confirmée dans la scène finale.



Un film marquant




Goodnight Mommy ne vous laissera pas indifférent. Suzanne Wuest est parfaite en mère désemparée, Lukas et Elias Schwarz (oui, ce sont leurs vrais prénoms) sont étonnants de vérité pour leur jeune âge. Surtout, la réalisation de Veronika Franz est remarquable. Elle a le courage de montrer des enfants tortionnaires sans tomber dans le film d'épouvante (dans la veine de La Malédiction) là où le canon cinématographique stigmatise souvent les parents.

Elias et Lukas sont des enfants terribles que vous n'oublierez pas.




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