jeudi 7 mai 2015

L'ARMÉE DES OMBRES: LE CÔTÉ OBSCUR DE LA RÉSISTANCE



La Résistance au cinéma


Que sait-on vraiment de la Résistance française ?

Côté cinéma, un film passé inaperçu sur Jean Moulin en 2003, et Lucie Aubrac en 1996.

Il faut remonter à 1946, juste après guerre, pour voir des résistants en pleine action à l'écran: c'est La Bataille du rail, de René Clément, qui rend hommage aux cheminots saboteurs dans la France occupée.


La Bataille du rail, de René Clément (1946) affiche poster
La Bataille du rail, de René Clément (1946)

La même année, René Clément sortait Le Père tranquille, l'histoire d'un Monsieur Tout le Monde (son nom est Martin) secrètement résistant. René Clément disait la difficulté de préserver une façade d'homme ordinaire quand, la nuit, on se livrait à des actes extraordinaires.

En 1996, c'était Kassovitz qui devenait Un Héros très discret. Abonné, apparemment, aux rôles d'imposteur, Kassovitz incarnait un homme sans histoires qui, justement, s'en est bâti une. Dans le film de Jacques Audiard, il s'invente un passé de résistant. Grâce à ses mensonges savamment racontés, il parvient à tromper son monde.

Dit comme ça, les films sur la Résistance ne sont pas très glorieux. L'Armée des ombres, devenu un classique, ne présente pas non plus les résistants comme des dieux, mais comme des hommes et femmes accomplissant une obscure mission, pas toujours d'une noble manière .


Le combat de Daniel Cordier


À la télévision, on eut droit à un vague téléfilm sur Jean Moulin, et à un bon documentaire de William Karel sur Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin devenu historien.

Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin
Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin


C'est une émission des Dossiers de l'écran, en 1977, qui a poussé Daniel Cordier à se mettre à l'ouvrage. Il était face à Henri Frenay, qui semait le doute sur Jean Moulin, le qualifiant de communiste.

Dans la France de l'époque, on agitait l'épouvantail du terrorisme pour conditionner l'électorat à voter à droite (ça vous rappelle quelque chose ?) et l'on agitait, dans le même temps, l'épouvantail communiste. Henri Frenay, bon orateur, s'attaqua ce soir-là à l'une des figures emblématiques de la Résistance, servant les intérêts du pouvoir en place, face à un Daniel Cordier mal à l'aise.

Cordier a aujourd'hui 94 ans, et il dédie ses jours à la mémoire de son ami Jean Moulin, dans des ouvrages reconnus, où il dément fermement, preuves à l'appui, les allégations de Frenay.


L'Armée des ombres: un classique instantané ?


En 75, soit deux ans avant le face à face Frenay-Cordier, Les Dossiers de l'écran avaient présenté L'Armée des ombres comme un classique, bien que le film fût sorti seulement six ans plus tôt.

Est-ce la bande-originale qui fit la différence ? On reconnaît, avant la fameuse scène de sauvetage de Gerbier par ses camarades résistants, la musique du générique des Dossiers de l'écran alors qu'il se dirige vers le peloton d'exécution. Cette musique est signée Eric Demarsan.






Le regard profondément gaulliste de L'Armée des ombres a dû plaire à la rédaction de l'émission. Or, cette idéologie a été raillée par les Cahiers du cinéma à la sortie du film, en 69. 

Seul reproche que l'on peut faire au film: mettre complètement de côté le combat des Communistes pour la liberté sous le régime de Vichy, quand Joseph Kessel, dans son livre, n'hésitait pas à leur rendre hommage.


L'Armée des ombres, livre de Joseph Kessel, sorti dès 1943
L'Armée des ombres, livre de Joseph Kessel, sorti dès 1943


De plus, dans ce contexte post-68, le classicisme de Melville faisait contraste. Les Cahiers ont peut-être pensé que le réalisateur revenait au "cinéma de Papa," avec ce film noir à la photographie sobre (du formidable Pierre Lhomme, qui a participé à la restauration du film) et aux acteurs expérimentés.

Les personnages sont basés sur des résistants véritables: Mathilde (Simone Signoret) serait inspirée de Lucie Aubrac.

Lucie Aubrac a sauvé son mari Raymond en août 1940, en organisant son évasion de la prison Montluc, à Lyon. Or, Mathilde, dans le film de Melville, est celle qui organise l'évasion de Gerbier. Selon les mots du "Bison," elle "sauve la mise des autres." Le fait que Mathilde soit aux ordres de Luc Jardie rappelle l'amitié entre Lucie Aubrac et Jean Cavaillès.


En effet, Luc Jardie (Paul Meurisse) est une référence directe à Jean Cavaillès, philosophe et logicien, professeur à la Sorbonne. On peut voir aussi, dans l'allure du personnage, un côté Jean Moulin. Lino Ventura, dans le rôle de Philippe Gerbier, garde sa réputation d'acteur sombre et charismatique. 



Lino Ventura dans L'Armée des ombres, de jean-Pierre Melville (1969)
Lino Ventura dans L'Armée des ombres, de Jean-Pierre Melville (1969)


Il y a un hic, cependant: Lucie Aubrac avait 30 ans en 1943, et Simone Signoret, en 69, a 48 ans. Jean Cavaillès est mort à 40 ans, arrêté par la Gestapo (le fameux Klaus Barbie, surnommé "le boucher de Lyon") et Paul Meurisse a 57 ans dans le film de Melville. Il n'y a guère que Jean-Pierre Cassel (37 ans tout de même) et son visage de jeune premier, pour répondre à la description des résistants qui, selon Daniel Cordier, étaient le plus souvent dans la vingtaine.

Dans son interview accordée à William Karel, l'ancien secrétaire de Jean Moulin a aussi déclaré:

"Les Allemands à Paris, c'était le symbole de notre déchéance."

Il parlait des soldats marchant de l'Arc de Triomphe au bas des Champs Élysées, et c'est justement la scène d'ouverture de L'Armée des ombres.


Les Résistants: des justes ?



Les résistants sont souvent présentés de la même manière au cinéma: courageux, intègres, sans faille.

Jean-Pierre Melville n'hésite pas à nous montrer des résistants qui se salissent les mains, et gèrent comme ils le peuvent leur crise de conscience. Ils font le sale boulot, sauvent les copains et tuent les traîtres. Il se peut aussi que les premiers deviennent les seconds.

Le scénario se penche sur les questions existentielles des résistants quant à la légitimité de leurs actes. On fait tout, y compris le pire, pour que la résistance avance, même si le mot n'est jamais prononcé (on ne savait pas encore que c'était de la Résistance, c'est l'Histoire qui choisit le nom des événements.) 


Pour ce qui est du traitement sans manichéisme des personnages, L'Armée des ombres évoque Les Justes de Camus.





L'Armée des ombres: sans doute le meilleur film sur la Résistance française



Melville adopte un certain formalisme, mais ne tombe jamais dans l'académisme. L'Armée des ombres est un film empli d'un suspense haletant. La scène de sauvetage de Gerbier restera dans les annales du cinéma.

Dialogues, coups de théâtre, direction des acteurs, tout est maîtrisé dans cet hommage aux héros discrets qui ont libéré la France de la tyrannie.



D'accord, pas d'accord avec l'article ? Dites-le en commentaire !


Ça peut vous plaire:


      


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire