lundi 29 juin 2015

VICTORIA: L'ENGRENAGE







Vous connaissez beaucoup de films d'auteur allemands qui tournent au film de braquage ?

Il y en a un, et il sort mercredi.

Un plan séquence de 2h13


On a beaucoup parlé du tournage tout à fait unique de Victoria: un plan séquence de 2h13.

Quand j'ai lu ça dans la presse, j'ai pensé que le réalisateur avait fait un tour de passe-passe à la Hitchcock: dans La Corde, le maître du suspense nous faisait croire à un plan-séquence d'une heure vingt-trois minutes grâce à un fin montage.




J'ai eu la chance d'assister à l'avant-première du film en présence des acteurs.

Quand j'ai posé la question à Laia Costa, actrice principale du film, elle m'a répondu que Sebastien Schipper, le réalisateur, avait décidé dès le départ de tourner le film en une seule prise.

Comment accomplit-on une prouesse pareille ?

En travaillant beaucoup en amont. Le film a demandé deux mois de répétitions. De nombreuses scènes ont été ajoutées et coupées pendant ces répétitions. Sur deux heures de film, vous assistez à beaucoup d'improvisation de la part des acteurs. Il y a eu trois prises, trois essais pour ce film exceptionnel. La deuxième était la préférée des acteurs, la troisième était la bonne pour le réalisateur. Selon Laia Costa, les acteurs ont vécu "des moments magiques pendant les trois prises."

Les acteurs ont eu un grand sentiment de liberté pendant le tournage, puisque tout n'était pas écrit d'avance. Frederick Lau (que l'on connaît de l'excellent film La Vague) a déclaré: "Une fois que le film commençait, il était à nous."

En cas de raté, Schipper avait quand-même prévu de monter une partie des scènes tournées en répétitions et de les intégrer au film.

Un film d'une intensité unique


Est-ce Laia Costa, son visage mutin et son faux air de Bjork ?




Est-ce l'interprétation magistrale de la Valse de Mephisto au coeur du film ?





Il est des films dont on sait qu'ils feront date. La Berlinale ne s'y est pas trompée. Victoria a obtenu l'ours d'argent, deuxième, donc, après le courageux Taxi Téhéran.

Le tournage en une prise n'empêche pas une réalisation maîtrisée, ce qui est remarquable quand on filme caméra au poing.

Parce que tout semble pris sur le vif, on tremble pour Victoria et les voyous qu'elle rencontre.

Du malaise quand elle se penche du haut d'un immeuble au stress quand la voiture refuse de démarrer, tout est réel, ressenti par le spectateur comme nulle part ailleurs.

Dans les films à suspense habituels, on sait bien que tout est inventé. On se laisse prendre au jeu sans y croire dans ses tripes. C'est un peu comme un manège de Disneyland: on se fait peur à peu de frais, on sait bien que l'ascenseur ne s'écrasera pas vraiment au sol, ou que le dinosaure n'est pas vraiment là.

Dans Victoria, on y croit comme si l'on assistait à une course-poursuite en live. Le jeu des acteurs est parfait, bien loin du formatage hollywoodien. On tremble aussi, pour le film lui-même. Comment tenir sur tout le film en une seule prise, quand les événements s'enchaînent si vite, quand le moindre imprévu pourrait faire capoter des mois de travail ?

Une expérience de cinéma


Le tout est très bien filmé malgré les conditions de réalisation. Le dispositif ne fait pas le film, bien sûr, la trame est formidable. C'est la différence, je pense, avec Boyhood, dont le dispositif courageux avait donné un résultat un peu décevant.

La bande-originale de Victoria est extra, c'est aussi grâce à elle que la tension monte.

Seul bémol: comment une jeune fille peut-elle aller aussi loin pour des hommes qu'elle connaît à peine ? L'identification, parfois, ne prend pas. Le film comporte aussi quelques longueurs (deuxième scène dans la boîte de nuit, notamment) dû à son dispositif.

Mais voilà: une fois le pied dans l'engrenage, Victoria est piégée, elle ira jusqu'au bout. On la suit, on l'aime, on tremble pour elle et ses amis gentils voyous.




C'était une joie de le découvrir en avant-première, et d'entendre les acteurs s'exprimer ensuite sur leur expérience du tournage.

Il faut vraiment voir Victoria en salle.

Il est rare de vivre une telle expérience de cinéma.



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