samedi 8 août 2015

LA DAME DANS L'AUTO: CELLE QUI N'AVAIT JAMAIS VU LA MER







L'héroïne de Joann Sfar dans La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil (inspirez) dit à plusieurs reprises "J'ai jamais vu la mer." 

Je ne pouvais m'empêcher de penser au héros de Le Clézio.





Tous deux s'appellent Daniel(le.) Le héros de Le Clézio, jeune homme taciturne, s'enfuit un soir pour aller voir la mer.

Dany s'enfuit elle aussi, mais au volant de la voiture de son patron qu'elle est censée ramener à Paris.






La mise en scène donne l'impression que c'est la voiture qui lui souffle de prendre la route, liberté nouvelle pour cette jeune fille sage.

La voiture en question, c'est une Ford Thunderbird, première voiture de sport à usage personnel. Le goût du luxe et de la vitesse encouragera de riches acheteurs à se procurer cette merveille bleue (ou rouge, ou noire, ou blanche) 

En 2009, Jacques Séguéla, avec sa finesse de publicitaire, a déclaré "Si l'on n'a pas de Rolex à 50 ans, on a raté sa vie." En 1955, il aurait sans doute cité la Thunderbird.






Le film de Sfar se déroule, d'après son esthétique, dans les années 70. Le patron de Dany, M. Caravaille, possède cette voiture des années 50, qui semble pourtant sortir de l'usine. Rutilante, magique, elle nous rappelle, comme de nombreuses voitures au cinéma, que ce qui compte, c'est moins la voiture que le rêve qu'elle fait naître.


Les voitures de rêve au cinéma



Nous parlions récemment de la crise de la quarantaine au cinéma. Dans American Beauty de Sam Mendes (1999) Kevin Spacey ne fait pas que draguer l'amie de sa fille et changer de job pour redevenir, comme dans sa jeunesse, employé de fast food. Il s'achète aussi une super bagnole.






Il s'agit d'une Pontiac Firebird de 1970. Si la Thunderbird faisait la fierté de Ford, la Firebird a fait celle de General Motors. Lester Burnham repensera avec nostalgie à la "Firebird flambant neuve" de son cousin, qui l'avait émerveillé enfant, lors du bilan de sa vie dans la scène finale.

On se souvient aussi de Greased Lightning, voiture de course de la bande à Travolta dans la comédie musicale de 1978. La voiture d'occaz pourrie devient, grâce à la passion des membres de la bande, une voiture à faire pâlir d'envie les gangs rivaux.





La Thunderbird de Joann Sfar semble douée de vie, comme la Plymouth 1958 de Stephen King, sans les pulsions meurtrières.





Sfar, fan des seventies


Comme Christine, merveilleusement mise en images par Carpenter en 1983, la voiture de La Dame dans l'auto ne passe à la radio que des oldies (vieux standards américains.) Vous me direz que c'est normal, dans les seventies, d'entendre Wendy Rene à la radio.




La chanson de Wendy Rene, choisie pour la bande-annonce, a une valeur prémonitoire: "After Laughter Comes Tears," "après le rire viennent les larmes." On sera prévenu.

C'est drôle, la première adaptation de La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, roman de Sébastien Japrisot, date justement de 1970.








La bande-annonce présente Samantha Eggar (Dany) en femme traquée plutôt qu'en démente potentielle. La musique et le look de l'actrice lui donne des airs de drôle de dame (la série date de 1976.) La Dany du film d'Anatole Litvak prend la route du sud par erreur puis décide de continuer son chemin, quand celle de Joann Sfar choisit de faire une virée vers le sud dans un soudain désir de liberté et de rébellion. 

Dans la première adaptation, la fameuse voiture était blanche. Chez Sfar, elle ressemble comme deux gouttes d'eau à l'engin magnifique du Passager de la pluie de René Clément (dont il dit s'être inspiré) où l'on voit déjà une belle rousse (Marlène Jobert) habillée d'un court manteau blanc. Surtout, comme Dany dans le roman de Japrisot, elle est encombrée d'un cadavre.





Sfar a gardé l'esthétique seventies, mais plutôt que le glamour propre à Litvak, il choisit la pente mystérieuse de David Lynch pour l'atmosphère onirique, et la technique de de Palma pour les split screens.

Split screen dans Carrie de Brian de Palma (1974)
Split screen dans Carrie de Brian de Palma (1974)

Les costumes, la photographie, rien n'est laissé au hasard. On est loin de la vision de la femme complètement réac de Populaire, qui a pourtant connu un grand succès public. D'accord, le film de Régis Ronsard était placé dans les années 50 et pas 70, mais tout de même, bonjour les clichés, avec cette secrétaire dont le seul talent est de taper plus vite que son ombre.





La réalisation de La Dame dans l'auto, façon nouvelle Nouvelle Vague, est très réussie.


Le montage vaut aussi le coup d’œil. Construit en flash-back et flash-forward (visions du passé et du futur proche) Sfar nous propose une réflexion sur le temps et le double, avec un personnage que l'on pourrait croire schizophrène. En effet, partout où elle passe, elle semble être déjà passée, car plusieurs habitants la reconnaissent. Dany, cependant, ne se souvient de rien.


Tout dans ce curieux polar était fait pour me plaire: un double sens et une chute inattendue. Pour une fan de Fight Club, ce devait être le nirvana.


Qu'est-ce qui cloche, alors ? Pourquoi seulement deux étoiles ?


Vous avez remarqué comme certains films un peu lents, un peu chiants, sont sauvés dans les dix dernières minutes par une chute extraordinaire ? Eh bien c'est l'inverse dans celui-ci: la fin fout le film par terre.

Un seul problème, comme souvent dans les polars français: le scénario.




Un scénario troué (Attention Spoilers)


La chute du film ne tient hélas pas debout. Le coup monté des patrons est assez prévisible, mais l'explication de Caravaille est délirante. Sa femme a tué un homme et, pour la protéger, il décide de faire porter le chapeau à Dany, son employée. Il espérait tuer sa secrétaire et coucher les deux corps côte à côte, pour faire croire qu'une jeune femme avait tué son amant avant se donner la mort.


Drôle d'idée que de camoufler un cadavre en tuant une personne de plus. Comment penser que la police ne chercherait pas l'identité de Dany et remonterait, peut-être, à son patron ? 


Anita s'est fait passer pour Dany avec une perruque rousse. Quand on voit les deux actrices au début du film, Dany est bien plus grande qu'Anita, et leur visage n'a rien en commun. Même en usant de la même voiture et du stratagème du bandage au poignet, difficile de croire que, parmi les gens qui ont croisé les deux femmes, nul n'ait vu la différence.


Quand Dany arrive à la station service, elle n'a pas encore de bandage à la main, quand elle était censée en porter un la veille. Là non plus, personne ne remarque rien.


La Dame dans l'auto prendrait-il les gens du sud pour des péquenauds qui ne font pas attention à ceux qu'il croisent ?


Anita, qui a donné sa voiture au garagiste du coin, lui a sans doute donné ses papiers. Caravaille  aurait-il subtilisé les papiers de Dany à son insu ?

Autre incohérence de taille: Dany prend exactement le même itinéraire qu'Anita, ce qui est invraisemblable.  



L'explication finale, tirée par les cheveux, empêche Sfar de proposer une fin ouverte plus intéressante. Garder le mystère quant à la schizophrénie de l'héroïne aurait donné un film étrange et onirique, à l'image du Mulholland Drive de Lynch. Le scénariste a peut-être voulu toucher un plus large public en donnant des explications façon Cluedo en fin de film.


Une fin ratée


Or, il n'y a qu'une possibilité pour qu'un film à chute fonctionne: il doit garder une logique sans faille de bout en bout. Si je repère tant d'incohérences à la première lecture, je n'ose pas imaginer la seconde. Les meilleurs films à chute (Fight Club, Sixième Sens) se redécouvrent avec jubilation: à chaque fois l'on repère un détail qui prépare la surprise finale.


La fin tarabiscotée et confuse du film de Sfar gâche tout, et c’est fort dommage. Est-il moins bon parce qu'il s'agit d'un film de commande ? Gainsbourg, vie héroïque, était bien meilleur. Il laissait aussi une large place au fantasme, sauf que réaliser la vie rêvée de Gainsbourg et faire un thriller, ce n'est pas la même chose. Un thriller, s'il n'a pas un scénario impeccable, devient bancal.


Heureusement, Freya Mavor est divine. Le cinéaste aime son actrice, et nous aussi.





Benjamin Biolay manque toujours de charisme, et Stacy Martin, si elle a du charme, a du mal à camper cette femme aux sombres intentions.


Bref, La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil avait tout pour plaire, de son titre tout en longueur aux jambes, elles aussi interminables, de son héroïne. Sfar est un artiste, et son esthétique est superbe. En prenant le risque de changer quelque peu la trame pour offrir une fin ouverte, il aurait pu réaliser un grand film.



On a quand même hâte de voir le prochain.




D'accord, pas d'accord avec l'article ? Dites-le en commentaire !


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7 commentaires:

  1. Assez d'accord avec votre critique dans l'ensemble. Après un bon début on s'ennuie pas mal par la suite.
    On peut aussi dire qu'il y a une excellente bande son.
    Par contre Fight Club, très peu pour moi, et pourtant j'adore ce que peut fait Fincher par ailleurs.

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    1. Bonjour,

      J'aime beaucoup la bande son aussi. Pour Fight Club, forcément, avec mon pseudo, je suis fan. Que l'on aime ou pas, je pense que c'est quand même un bon exemple à suivre pour un film à chute...

      Bonnes séances !

      Marla

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  2. Excellente critique même si bien entendu je n'ai pas la même vision de la fin du film (et si cette fin était rêvée ?!).
    Le reste est incroyable : la musique, la photo, la couleur, et bien entendu l'actrice.
    Je reste sinon très circonspect sur Fight club que j'ai détesté à la première vision, sauf la fin qui m'a intéressé et en le regardant une deuxième fois, alors oui j'y ai pris plus de plaisir... mais ce n'est pas du tout mon Fincher préféré !

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    1. Pas idiote du tout, l'idée d'une fin rêvée... Mais je n'ai pas eu l'impression de voir ça à l'écran. À la fin d'Inception, par exemple, la photo, la bande sonore, le flou de l'image, rendait bien cette impossibilité de savoir si le héros rêvait ou non. Je n'ai pas remarqué la même ambiguïté pour La dame dans l'auto. De toutes façons, l'explication finale est tellement tirée par les cheveux qu'on a du mal à y croire.

      Le seul moment qui pourrait être fantasmé à la fin, c'est cette plongée dans la mer, tant attendue...

      Bonnes vacances !

      Marla

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  3. Première partie :

    Michel Portier dit : Je viens de regarder le début de ce film que je verrai sous peu entièrement. Le début me paraît pas mal du tout. Moi qui a vu en son temps (j'étais un adolescent) la première version de cette histoire au cinéma (et qui est toujours invisible en DVD), je trouve que pour une fois le remake risque d'être un peu mieux que l'original...

    Pourtant, plane toujours dans mon esprit la jolie Samantha Eggar qui avait reçue un prix d'interprétation à Cannes pour "L'Obsédé" de William Wyler (et avec Terence Stamp comme partenaire dans le rôle du collectionneur de papillons et devenu dans le titre français de "The Collector" à "L'Obsédé"). Avant de tourner pour Anatole Litvak cette dame dans l'auto, elle venait d'avoir comme partenaires Richard Harris et Sean Connery pour "Traite sur commande".

    Pour revenir à cette nouvelle version cinématographique de l'histoire de Sébastien Japrisot, le récit se trouve toujours vers la fin des années 60 et tout début années 70 ; c'est-à-dire à l'époque même du tournage de la première version...

    La voiture que conduit la demoiselle Freya Mavor est donc une Ford Thunderbird. Je dois avouer que sur le moment je voyais bien le nom et le modèle dans mon esprit mais pas celui du film. La raison en est simple : le modèle que je connais de mémoire est souvent un modèle présenté sans toit (visiblement le modèle dans le film se retire - il y a un nom pour cela en anglais pour définir cela - et sans ce toit en dur, c'est une capote qui se plie ou se déplie afin de se protéger de la pluie. C'est donc une décapotable comme celle dans la première version de "La dame dans l'auto..." D'ailleurs, si j'ai ouvert ce site dont la lecture est intéressante, c'était pour essayer de savoir le type et la marque de voiture américaine de la version cinématographique de 1970. Je chercherai donc ailleurs si c'est possible (à moins de pouvoir visionner le film un jour).


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  4. Deuxième partie : Michel Portier dit

    Si cette Thunderbird est classieuse, elle me paraît un peu lourde en esthétique lorsqu'elle n'est pas en décapotable (est-ce la couleur également ? / le rouge vif lui donne plus d'allure / celle de Samantha Eggar me semble plus élancée en blanc (malgré qu'elle soit plus longue et surtout : elle a le modernisme du début des années 70) et dès le départ, elle roule en décapotable / la Ford Thunderbild a plutôt le look des années fin 50 rien qu'à sa calandre (j'irai également voir la création de ce modèle et des années où elle fut vendue). N'ayant pas encore vu ce film qui s'avère être un remake, je pense que cette Thunderbird restera donc couverte par son hardtop - je crois me souvenir enfin de ce nom anglophone - car lorsqu'on part faire la route que fait la jeune héroïne de cette nouvelle version on ne peut se débarrasser du toit comme ça afin de profiter de la capote électrique. D'ailleurs, à ce sujet, il y a un plan dans la première partie du film où l'on voit le coffre ouvert (après les achats de fringues de Dany). Je reviendrai sur cette image - avant d'aller enfin plus loin dans le film - pour essayer de déceler l'emplacement de cette capote dépliable...


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  5. Troisième partie : Michel Portier dit

    Mais au fait - me souvenant assez bien du premier film - : il y a un cadavre à un moment donné dans le coffre. Dans le premier film, le coffre de la voiture blanche de Samantha Eggar est très grand mais celui de la Thunderbird...

    Effectivement, grâce à vos commentaires, il y a un côté lychien qui plane dans cette nouvelle version (je verrai donc ça en allant plus loin dans ce film). Le rôle de Samantha Eggar me semble bien plus sage que celui de la non moins intéressante Freya Mavor... Et puis comme l'héroïne ici est plus jeune, le film aurait pu s'intituler "La Demoiselle dans l'auto..."

    Je ne pouvais me détacher à l'esprit qu'à travers Freya Mavor - sans ressembler toutefois à Samantha Eggar - préexiste une ressemblance toute relative par le look imposé : cheveux longs avec foulard dans les cheveux et large monture de lunettes en forme presque ovale (Samantha Eggar est également rousse mais à l'image on insiste moins sur sa véritable rousseur ; ce qui n'est pas du tout le cas avec Freya Mavor...

    Il est certain que Joann Sfar a vu la première version et il est dommage que le premier film ait été occulté à ce point par les médias et par Joann Sfar lui-même lors de la promotion du film. Il en est de même actuellement avec "The Revenant" où existe donc une première version cinématographique : "Le Convoi sauvage" (1971) de Richard C. Sarafian.

    De même avec "Loin de la foule déchaînée" où pratiquement la plupart des journalistes ou critiques cinéma on fait l'impasse honteuse (par rapport à leur métier) de ne pas mentionner la version (plus longue) de 1966-67 avec un très beau casting : Julie Christie, Alan Bates, Terence Stamp et Peter Finch) et réalisé par John Schlesinger ("Macadam Cowboy", "Marathon Man").

    Je ne me rend pas compte selon les dires si le chanteur Benjamin Biolay n'est pas vraiment bon (il est certain que son texte qu'il dit n'est pas toujours audible ; du moins dans le peu que j'aie entendu actuellement). C'est donc Oliver Reed, forte tête du cinéma anglais, qui jouait le patron de Dany. Il n'en était pas - loin de là - à son premier rôle de méchant - (la mémorable version de Oliver Twist avec "Oliver !" de Carol Reed - 1968). Mais souvenons-nous également de sa prestation dans le rôle d'Athos dans "Les 3 mousquetaires" (1973) de Richard Lester. Il tenait là un rôle réjouissant. Son dernier film fut "Gladiator" de Ridley Scott.

    Stéphan Audran (la femme et l'héroïne de nombreux films de Claude Chabrol) tenait le rôle de l'épouse d'Oliver Reed.

    Je me souviens que le dénouement du premier film n'était pas terrible non plus : trop vite expédié et explications quelque peu laborieuses (je verrai donc pour la nouvelle version...)

    La bande originale du film de Joann Sfar est d'Agnès Olier. C'est plutôt réussit et ne ressemble en rien à celle de Michel Legrand (même si j'ai adoré celle du célèbre compositeur avec la première version et avec notamment une bonne chanson interprétée par Petula Clark à deux reprises : en français et en anglais. Il existe un 33 tours (plutôt rare de nos jours) et un CD (que l'on peut trouver sans difficulté).

    Cinématographiquement votre

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