mercredi 16 septembre 2015

DHEEPAN: TU ES DE MA FAMILLE







Par Sidonie Malaussène


La première image de Dheepan est celle d’un soldat seul, vaincu, qui enterre son unité et s'enfuit. À L’image suivante, une jeune femme cherche un enfant dans un camp de réfugiés. Elle trouve une jeune fille et l'amène sous une tente. Les trois personnages se font passer pour une famille et demandent le statut de réfugiés politiques.

Le combat du héros est loin d’être fini. Dheepan de Jacques Audiard est un film ou l’on cavale, à l’image du héros, derrière le sens des choses.

Un nouveau départ ?

Ils sont finalement débarqués dans une cité où Dheepan deviendra gardien. On lui explique, il ne comprend rien. Seule la jeune fille parle quelques mots de français. Les voici tous trois enfermés, à la fois dans le secret de leur fausse famille, et dans une cité où la loi est celle des dealers. Mais la vie doit continuer à tout prix. Personnage majeur : la femme embarquée dans cette tromperie. Elle ne rêve que d’Angleterre, d'y rejoindre sa cousine. Elle est peut-être celle à qui le mensonge pèse le plus. Dheepan se reconstruit comme il le peut, dans un monde incompréhensible où lui, enfant-soldat tamoul, doit cacher ses crises d’angoisse liées à un stress post-traumatique.

Le bruit et la fureur

Tout le film se déroule dans une réalité à plusieurs niveaux. Audiard fait preuve de réalisme (hall fouillé, petits truands omnipotents.) 

En même temps, il nous propose une vision éloignée du réel. Une scène très forte souligne cette narration particulière: Dheepan et sa femme regardent les petits dealers faire régner le bruit et la fureur. Le couple regarde à travers une vitre et la femme déclare : « on dirait la télé. » Audiard nous renvoie ainsi à notre interprétation de toutes les images, y compris celles de l’œuvre que nous voyons en salle.

On ne naît pas famille, on le devient

Les rapports se tissent peu à peu au sein de la famille. Le faux couple évoluera, au fil des colères, des conflits, des fuites. Graduellement, le mensonge protecteur se change en choix.

Entre les menaces d'un ex- tigre tamoul et celles des dealers, Dheepan va tenter de résister, ultime tentative de mettre la violence à distance. Écrasé par sa condition où il a tenté d’être exemplaire, il se plie aux règles des dealers qui font la loi dans la cité, jusqu'à ce qu'une menace sur sa femme le fasse passer à l’acte. Cette partie explosive est volontairement peu crédible est distanciée, quasi onirique. Cette zone oubliée de la justice et de la police (une constante du film) évoque davantage la condition humaine qu’une critique des territoires abandonnés de la République, même si ce sous-texte existe à la marge. La fin, quant à elle, tient presque du fantasme.

Une tension permanente


Il s'agit d'un récit en tension permanente, très habité par des non-acteurs extraordinaires. La présence physique, la puissance corporelle et le mystère de Dheepan crève l’écran. Sa « femme, » d’abord butée, évolue peu à peu vers un personnage plus fin. C’est aussi un récit abondant: les signes s’y multiplient à l’infini, on ne cesse de s’interroger. On a déjà envie de revoir ce dernier Audiard pour découvrir ce qui nous a échappé. 

La narration est surchargée, pareille à l’esprit de ces migrants, confronté de nouveau à la dureté extrême. Reprendre son souffle n'est jamais permis. Comme atteint du syndrome d'Asperger, Dheepan peut tout vivre, tout supporter, créer l’illusion des relations humaines, mais semble coupé des autres hommes. Seul le trio qu’il a formé pour survivre et avancé le fera rejoindre cette part d’humanité qu’il a connue puis perdue.

Dheepan est à voir absolument, tant pour sa richesse narrative que pour la finesse des portraits. Le film tient les émotions à distance, quand le récit captive. Une réussite, avec un gros bémol pour le règlement de compte final.


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