vendredi 13 mai 2016

LAURENT LAFITTE À CANNES: LE GRAND MALAISE





Je suis allée voir le dernier Woody comme à mon habitude, le jour de sa sortie.

Était organisée à l'UGC Normandie une soirée spéciale Cannes, avec de belles ouvreuses en robe du soir, de beaux ouvreurs en costard, qui nous montraient nos places et nous offraient du champagne. J'adore ces occasions où j'ai l'impression qu'on me donne cent balles et un mars. Une place gratuite de cinéma, pour une première, en retransmission directe de Cannes, avec l'ouverture, et tout. J'ai eu droit à ça, avec ma dégaine de sortie de boulot et mon gros sac à dos d'étudiante. Une vraie privilégiée un soir de fête.

Entrée en scène peu subtile


La soirée a commencé, les lumières se sont tamisées, comme dans ces bars de jazz intimistes que Woody Allen apprécie tant.

Je reconnais Laurent Lafitte, souriant, moustachu façon Clark Gable, Errol Flynn, enfin moustachu, quoi.


Entrée en scène pas très subtile, avec un gros et un petit qui l'entourent, histoire, dit-il lourdement, de faire contraste et le rendre plus beau.

Silence de mort dans la salle. À Cannes, bien sûr, mais aussi dans la salle de cinéma où je me trouvais, où Lafitte n'a fait rire personne.

Puis il a commencé avec les 70 ans de Cannes, où l'on préparait quelque chose de grandiose, mais qu'en attendant, il fallait se contenter... de lui.

Triste présage que celui-là. Lafitte essaie d'être drôle et n'arrive à rien. Il démarre sur Allen, cite trois répliques bateau, commence à glisser sur ce que "risque" Allen après la découverte à Cannes de son nouveau cru. Le fameux débat, éculé, lui aussi, sur "Woody a-t-il raison de tourner un film par an ?"

Maladresse terrible


Et puis, le dérapage. La vanne qui tue, mais surtout son auteur. Gros amalgame entre Polanski et Allen, entre polémique d'hier et d'aujourd'hui. La vanne serait peut-être mieux passée Outre-Manche, par un Ricky Gervais où l'un de ses confrères sarcastiques, mais en France, grand froid dans la salle. Malaise dans la mienne. Regards consternés à Cannes, effroi dans le ciné des Champs-Elysées. Personne ne moufte. Chacun retient son souffle.

Maladresse terrible. Dire qu'il s'agit d'un acteur que j'aime, et que j'avais trouvé si sympathique (et fin) à l'avant-première, dans ce même cinéma, de Elle l'adore, délicieuse comédie noire de Jeanne Herry.

Le stand up comedy (lancer des vannes, debout sur scène, à des personnes assises dans la salle) est un métier, d'ailleurs le premier de Woody Allen. Lafitte s'est lancé sans filet, et s'est écrasé.

L'ange Deneuve ne nous sauve de rien


Puis Deneuve arrive, le public se lève, admiratif, soulagé, peut-être. Deneuve arrive, avec sa classe et son élégance, et je me dis que, tel un ange de pureté, elle va nous sauver de ce cauchemar, nous élever au ciel, qu'elle va...

Non. Elle offre un vrai baiser de cinéma (faux et interminable) à ce triste sire.

Mais ce n'est pas la vanne à Woody Allen qui m'a choquée le plus. C'est plutôt ce qui a suivi. "Untel sait chanter et danser sans être gay," "Untel sait chanter et danser en étant gay," "Anne Hatthaway peut être maître de cérémonie en étant femme..." et enfin, la réplique du sommet: "les bagnoles, c'est comme les femmes..." Et je n'ai pas retenu la suite, tant j'étais mortifiée. 

Vous avez dit "malaise" ?


Mortifiée comme Elisabeth Bennett dans Orgueil et Préjugés, quand sa mère lui fout la honte lors d'un soir de bal. Mortifiée, interdite. La vague impression d'avoir affaire à un suicide en direct. Lafitte ne savait-il pas qu'Eric Blanc avait vu sa carrière arrêtée d'avoir fait un sketch controversé sur l'homosexualité d’Henri Chapier pendant la 13ème nuit des Césars ? N'a-t-il pas répété son discours devant de la famille, des amis, pour éviter les pièges d'une phrase mal reçue ?

Je crois même que Lafitte a atteint le point Godwin en citant le nom d'Hitler, et là je pressentais le dérapage ultime, mais non, juste une réplique qui tombe à plat. 

Puis il essaie de faire un synopsis de tous les films cannois à la fois. Là non plus, pas un rire dans la salle, juste l'attente que cela passe.

Même l'écran de cinéma de l'UGC s'est révolté et tout s'est éteint d'un coup, lors des bandes annonces des films nommés.

J'avais mal au ventre, mon mal-être était complet. Lafitte, de la Comédie Française, nous faisait du mauvais vaudeville. A-t-il la moindre chance, maintenant, d'obtenir un prix à Cannes après ce naufrage ? Ne s'est-il pas grillé dans la profession d'avoir fait subir un tel martyre au public pendant vingt minutes ? Sera-t-il même bienvenu aux États-Unis, de rester pour longtemps "le petit Frenchie qui a taclé Allen à Cannes ?" 


Lafitte plaide l'ignorance



Certains ont salué son courage. Pourtant, l'acteur vient d'annoncer au Hollywood Reporter qu'il n'était pas au courant du scandale qui éclaboussait Allen, et qu'il n'aurait pas fait sa blague sinon. Ses explications au journal sont confuses, même pour moi, ancienne prof d'anglais.

Je ne comprends pas Lafitte. Avec cette déclaration, il se met simplement tout le monde à dos. Ni comédien frondeur, ni insolent courageux, il n'était pas au courant, voilà tout.

Être maître de cérémonie à Cannes et ignorer l'actualité de ses invités, c'est un peu comme être Dieu et ignorer la messe: ça ne pardonne pas.


D'accord, pas d'accord avec l'article ? Dites-le en commentaire !


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10 commentaires:

  1. Cette cérémonie était vraiment lamentable. Au-delà de la polémique autour du viol qui n'avait rien à faire là dans ce contexte (et évidemment, des sites comme Madmoizelle se sont encore faussement féliciter en mélangeant beaucoup de propos), c'était surtout pas drôle et de toute façon c'est pas ce qu'on attend. Merde, j'avais l'impression d'assister à une mauvaise cérémonie des Césars !

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    1. Oui, espérons que la cérémonie de clôture sera plus supportable...

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  2. Bonjour !
    Même sentiment que toi : la coupure du faisceau fut finalement salvatrice... quoique au moment de la bande-annonce des films en compétitions.
    Malgré ses excuses, qui l'enfoncent plutôt qu'autre chose, Laurent Lafitte est un peu lâché par tout le monde alors qu'il avait su être si fin lors de la Cérémonie des Lumières.
    Et que dire de Vincent Devienne qui ne prend pas la parole pour défendre Laurent Lafitte avec qui il a co-écrit le texte d'ouverture...

    Sentiment de malaise et de gros ratage : la salle était bien entendue très froide mais cela n'explique pas tout. Ce rôle de maître de cérémonie n'est pas facile et malgré la classe qu'il représentait, cela n'a pas suffit.

    Dommage... gageons que pour la clôture, il devra faire sobre... très sobre !

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    1. Salut Emmanuel,

      Je rejoins tout à fait ton avis. Merci de donner le nom de celui avec qui il avait co-écrit le texte (et dire qu'ils s'y sont mis à deux !) Apparemment, le texte a aussi été validé par des représentants de Cannes...

      Une salle froide, peut-être, mais son entrée en scène n'était déjà pas drôle, alors conquérir le public n'était d'emblée pas évident...

      Au fond, je suis navré pour Lafitte. Je l'avais rencontré à l'avant-première de Elle l'adore aux côtés de Jeanne Herry, et il était charmant, souriant, et avait répondu avec amabilité à mes questions...

      Ce qui m'a indignée, c'est surtout la dimension sexiste du "sketch", en plus de gros clichés sur les homos, qui ont été quasi passés sous silence tant le monde entier s'est attardé sur la bourde Woody Allen.

      Bref, j'espère qu'il pourra se remettre d'un revers pareil, mais je sais le défaut des gens de la profession: la rancune.

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    2. Tu as entièrement raison sur la dimension "sexiste" qui plus est pas drôle du tout... et il est clair que la rancune sera tenace... d'autant qu'il va présenter Elle en compétition.
      Cela promet un sacré moment lors de la conférence de presse !

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    3. Ah oui, tiens, j'y pensais pas. D'ailleurs, c'est étrange qu'il soit à la fois maître de cérémonie et acteur dans un film en compétition, non ?
      Oui, la conférence de presse risque d'être houleuse...

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  3. Dans le Tube sur Canal, Vincent Dedienne est revenu sur ce discours et z dit qu'il avait été validé par Lescure et Frémaux : aucune ce sure, qu'il était ecrit depuis 3 semaines et qu'ils n'étaient pas au courant de la tribune du fils de Mia Farrow le matin même.
    J'ai un peu de difficulté à le croire.

    Sinon il me semble que Bérénice Béjo avait déjà vécu le fait d'être maîtresse de cérémonie et avoir un film en compétition.

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  4. Bonjour,

    Bien envoyé. Tout à fait d'accord avec vous/toi. Lors de sa prestation aux Césars, Laurent Laffite avait envoyé certaines vulgarités de cet acabit : les organisateurs de Cannes étaient prévenus et ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes.

    Strum

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  5. On était également dans un UGC- lyonnais- pour assister à la cérémonie et petite anecdote : ne pouvant plus me retenir d'une envie pressante- ca arrive même aux meilleurs- je suis parti pendant la présentation par Laurent Laffite des films en extrait- le meilleur moment des cérémonies d'ouverture pour moi qui donne l'eau à la bouche- et suis revenu m'assoeir au moment où tout disjonctait faisant dire à mes voisins, meme ceux que je ne connaissais pas que c'est moi qui étais parti tout casser dans les coulisses :o) blague à part, effectivement j'étais assez mal à l'aise lors de cette soirée, d'autant que j'adore effectivement aussi cet acteur déjà rencontré aussi en avant première ( du méconnu tristesse club) et que si il a l'habitude du one man show- il avait joué un spectacle génial à Paris pendant plusieurs années, avec un humour déjà sur le fil du rasoir mais très réussi- le stand up n'est visiblement pas sa tasse de thé...je ne dis pas que je n'ai pas souri 2-3 fois mais dans l'ensemble ca tombait vraiment à plat, mais il faut dire que l'accueil glacial de l'assistance ne l'a pas aidé...par contre je reconnais que ses excuses a posteriori n'arrangent rien à son cas.. même si il n'était pas au courant de la lettre du fils d'Allen, cela faisait plusieurs années que des rumeurs autour de Woody circulent, donc ils- Dedienne et lui et ceux qui ont validé le texte- en ont forcément entendu parler au moment de l'écriture du texte...

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    1. Oui, on m'a dit du bien de Tristesse Club, que je n'a pas vu. Pour l'accueil de la salle, beaucoup en ont parlé, mais il fait dire que son entrée en scène n'était pas drôle, alors d'emblée, l'ambiance était bizarre.

      Quant à plaider l'ignorance, oui, c'est un peu gros...

      Bon festival quand même !

      Marla

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