mardi 2 août 2016

INSAISISSABLES 2: LA GRANDE ILLUSION OU LE GRAND BLUFF ?




Par Clément et Marla

Dans Sex and the City, Carrie se moque des couples qui utilisent constamment le "nous" à faire hurler les célibataires. "Nous avons aimé la pièce, nous avons détesté le safari, nous avons... adoré le film." Eh bien, moi, je suis allée voir Insaisissables 2 avec mon compagnon de cinéma, Clément. Et nous avons apprécié surtout pas. Nous avons détesté mais c'était trop bien.

Bref, il a aimé, pas moi. Et ça donne la deuxième critique schizophrène de Marla's Movies. En vert, sa belle critique, en violet, ma mauvaise foi.


En 2013, un quatuor de magiciens de très haut niveau se livrait à des démonstrations spectaculaires de braquages de banques, réalisés en faisant uniquement appel à leurs astuces de magiciens - et une sacrée logistique. Moins motivés par l’argent (généreusement reversé à leurs spectateurs) que par la gloire, les "Quatre cavaliers" étaient les instruments d’une vengeance exercée par un cinquième magicien agissant dans l’ombre, et cherchaient surtout à intégrer "l’œil", sorte de franc-maçonnerie select pour magiciens ultimes. 

Grâce à un scénario brillantissime avec un rebondissement par minute, et des démonstrations festives, le film devenait l’un des avatars les plus réussis du film de casse. En 2016, les voilà réunis, avec deux changements : la fille du groupe, Isla Fischer, est remplacée par une nouvelle, Lizzy Caplan...

- Super. elles ont toutes les deux joué dans Bachelorette, avec des nanas qui pètent, rotent et vomissent pendant un enterrement de vie de jeune fille...

-  Lizzy Caplan joue aussi dans plein de séries télé…

- Ouais, Smallville… hum.

- Bon, je sais que je gagnerai pas à ce jeu-là… 

Alors qu’est-ce qui change d’autre dans Insaisissables 2 ? Jesse Eisenberg a troqué sa belle tignasse pour un crâne rasé d’un médiocre effet. Avec un peu d’humour, on pourrait dire que Insaisissables est au cinéma ce que Felicity est aux séries télé : le déclin de l’audience et de la qualité sont accompagnées par une coupure de cheveux du personnage central. 


Jesse Eisenberg, alias Daniel Atlas dans Insaisissables 2
Jesse Eisenberg, alias Daniel Atlas dans Insaisissables 2

Cependant, le film mérite amplement d’être vu, car il continue à nous divertir.

- Vaut la peine d’être vu, c’est fort discutable. Il y a beaucoup mieux à voir en ce moment. Mais si on prend des pop corn, ou une glace de la taille d’une valise, on peut passer un bon moment en salle...

Le casse de la semaine


- Insaisissables 2 s’inscrit en droite ligne des films de casse, mais versant fun, qui fit fureur dans les années 60, décennie où un vent de légèreté soufflait sur les événements culturels de l’époque. En 1960 avec L’Inconnu de Las Vegas, réalisé par Lewis Milestone, Frank Sinatra et ses amis du Rat Pack montent un hold-up malin et bien troussé. En 2001, Steven Soderbergh, avec un autre casting de folie, réussissait un excellent remake du film, Ocean’s Eleven, qui engendrera deux suites. 

- Ouais, des suites qui ne valent pas le premier. Comme pour Insaisissables.

- Mauvaise langue. Bref. Mixez ce genre de film avec une poursuite à la Tex Avery, vous obtenez Un Monde fou, fou, fou réalisé par Stanley Kramer (1960) avec également une belle concentration de stars au kilomètre carré, ou encore le pas-fin-mais-se-mange-sans-faim Le Cerveau (1968) réalisé par Gérard Oury. Remplacez la poursuite par la comédie familiale, et vous obtenez Faites sauter la banque ! (1963) réalisé par Jean Girault.

faites sauter la banque affiche du film poster


Souvent, mais pas toujours, le casse est dirigé contre un méchant, histoire de le « légitimer » quelque peu. Dans tous les cas, une élégance et une complicité avec le public parcouraient ces films. Mais les temps changent, et l’heure est plutôt au gros spectacle, assumé comme tel, de l’effet Whaouh, ce qui demande une histoire généralement bien improbable, comme pas mal d’épisodes de la série Alias (2001), où l’espionnage et les braquages n’ont rien à envier à la fantaisie des comics de super-héros. 

- Alias, encore une grande référence…

- Oh, ça va. D’accord, Insaisissables 2 adore balancer tout réalisme à la poubelle, mais c’est pour mieux nous emporter dans une réalité qui se confond avec l’imaginaire. Mentionnons aussi Le Casse de Central Park (2011) réalisé par Brett Ratner, où des pieds nickelés tentent de voler leur ancien employeur via un plan trop gros pour être crédible. Le point commun à ses films est de limiter les excès autant que possible; la devise des cambrioleurs pourrait être "Sans arme ni haine ni violence", titre d’un film réalisé par Jean-Paul Rouve en 2007 et racontant les conséquences du "casse du siècle" perpétré par Alberto Spaggiari en 1976.


Spaggiari selon Jean-Paul Rouve dans Sans Arme, ni haine, ni violence (2007)
Spaggiari selon Jean-Paul Rouve dans Sans Arme, ni haine, ni violence (2007)

L’ego démesuré de Spaggiari s’affiche bien chez nos cinq lascars, et plus particulièrement chez Daniel Atlas, joué par Jesse Eisenberg, qui en connaît un rayon sur les gars géniaux mais imbuvables (The Social Network).

- D’accord, d’accord. Tu m’as eue. Je suis très amoureuse de Jesse Eisenberg. Par contre, Jon M. Chu, réalisateur d’Insaisissables 2, n’arrive pas à la cheville de Fincher. En fait, il n’arrive pas à la cheville de Leterrier non plus. 

Un jeu de poupées russes


- Bon, d’accord, le premier film était meilleur. Mais le deuxième suit une surenchère typiquement américaine. Le scénario du second film est encore plus virtuose, jusqu’à ressembler à une matriochka infernale : on enlève une poupée russe, et hop, encore une, et hop, encore une autre, et hop… comme un magicien le ferait en faisant sortir de ses poches un torrent d’oiseaux (c’est ce que fait Lula.) Puis on déboîte les dernières d’un coup, en guise d’apothéose. 

- En clair: les histoires s’emmêlent et on n’y comprend que dalle.

- C’est un mindfuck typique, oui : il faut vraiment s’accrocher pour comprendre les « hénaurmes » rebondissements finaux. Une recette que Hollywood apprécie : qui n’a pas eu le mal de crâne en essayant de comprendre les trahisons incessantes de Braquages (2001) de David Mamet ? Prévoir une aspirine à la fin de Now you see me 2. Un blockbuster intelligent, donc.

- Je te rejoins pour l’aspirine. Pas pour ta dernière phrase. C’est pas parce qu’un film est complexe – et en l’occurrence ici, fouillis – qu’il est intelligent, et encore moins virtuose. Ça, c’était le premier volet.

- Le charme du premier film tenait dans son crescendo à travers trois casses de plus en plus « titanesques », et jouissifs. Dans le deuxième film, on retombe dans une sorte de guerre de gangs se disputant un MacGuffin, comme si on remplaçait les deux prestidigitateurs du Prestige de Christopher Nolan (2006) par le quintette d’un côté, et le duo de baddies de l’autre : comme dans ce film, c’est à qui se montrera le plus orgueilleux qui gagnera.

Ce n’est pas forcément une conclusion morale, mais est-ce que Ocean’s Eleven l'était vraiment ? Cela dit, le deuxième film semble faire la critique du premier, où l’arrogance des héros n’était jamais punie ni remise en question: voir nos magiciens mis à mal par quelqu’un d’aussi malin qu’eux, c'est un plaisir de spectateur. 


- Sauf que le méchant en question est un certain Daniel Radcliffe, qui se paie la tête de… magiciens. Facile.

Daniel Radcliffe dans Insaisissables 2
Daniel Radcliffe dans Insaisissables 2

- Mais non, c’est jouissif ! Voir l’interprète du sorcier de Poudlard passer du côté obscur et lutter contre des… magiciens, l’autodérision est hilarante !

La dimension spectaculaire du second film est moins éclatante, pour laisser davantage de place aux personnages. La scène la plus forte du film repose sur une seule petite carte à jouer. Elle dure environ dix minutes, pure leçon de virtuosité digitale au suspense maximal. 

- Pas d’accord. Les personnages sont plus caricaturaux que dans le premier opus, et la scène dont tu parles est interminable, au point de provoquer l’ennui.

- Bon, je te l'accorde, il est dommage que Jon M. Chu tire ce film pétillant vers le blockbuster vulgaire. Sans parler d’un montage fatiguant, là où Louis Leterrier, pourtant un poulain de l’écurie Besson, avait fait preuve d’une certaine retenue (à une course de bagnoles près). 

Le triomphe de l'illusion


Le film fait l’apologie de l’illusion, ce « truc » utilisé par les artistes pour transporter le public, nous faisant voir une réalité rare que notre esprit rationnel, impuissant à contempler, prend pour une porte vers un univers parallèle. Ajoutez la grandiloquence, celle assumée par un magicien genre Dani Lary (oui, l’auteur assume avoir regardé en des temps jadis Le plus grand cabaret du monde avec un silence religieux, simplement entrecoupé de rots après plusieurs bières accompagnées de pizza).

- Je ne te connais plus.

- Rien n’est dit sur un éventuel troisième opus…

- Un QUOI ?

- Oui, l’ingéniosité des scénaristes et la « coolitude » de nos héros permettraient un nouveau film, aussi diaboliquement écrit et interprété. Hitchcock avait dit « je suis philanthrope, je donne au public ce qu’il souhaite : il souhaite être surpris, agressé, violenté. » On pourrait dire la même chose de Insaisissables 2, en ajoutant... « illusionné ».

- Bon, tu le défends bien. Mais pour moi, Insaisissables 2 ne fait pas illusion.


Et pour vous ? Dites-le en commentaire !


 Ça peut vous plaire :

    

2 commentaires:

  1. Clément, tu es un magicien. Avec ton art de la formule, tu serais capable de faire passer "Camping 3" pour un drame d'auteur cannois et "Bienvenue chez les chtis" pour un hommage à Blake Edwards :D.
    Rien que pour toi j'irai voir ce film! (je n'ai toujours pas pu aller voir "Elle" d'ailleurs, il ne passait plus nulle part quand je suis revenu en France. Mais dès que c'est fait je te dirai ce que j'en ai pensé)

    J'ai d'ailleurs failli m'y rendre l'autre jour. L'idée d'un revisionnage du BGG de Spielberg m'a cependant fait fléchir vers la salle de droite.
    Au passage, j'ai découvert le "Ocean's Eleven" de Lewis Milestone il y a deux ans ou presque, j'ai trouvé que le film avait pris un sacré coup de vieux dans son montage, son rythme, ses répliques et l'interprétation de ses acteurs (malgré la présence d'Angie Dickinson, 2e plus belle américaine de l'histoire après Jane Fonda, mais cela reste évidemment subjectif, et l'apparition délirante de Shirley MacLaine, complètement bourrée dans les bras de Dean Martin), surtout en comparaison de la longue liste de chef-d'oeuvres avec Sinatra, pas assez reconnu à mon goût en tant qu'acteur ("Comme un torrent", "L'homme au bras d'or", "Un crime dans la tête", "La Blonde ou la rousse"...). Le remake de Soderbergh le surpassera toujours de très loin.
    Restent deux moments musicaux inoubliables, d'une classe à faire tomber les colombes: "Eee-O-Eleven", Sammy Davis Jr., dans son délire avec ses copains éboueurs, et ce générique de fin, que je pourrais revoir jusqu'à plus soif. Celui-là, il ne vieillira jamais: https://www.youtube.com/watch?v=u7v4S0IqYHQ

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour JLP ! Merci de ton flatteur commentaire, surtout de la part du vrai de vrai cinéphile que tu as toujours été.

      Pour Camping 3, une affiche présentait Dubosc en train de lire Belle du Seigneur, ça me donne une piste pour le vendre comme le nouveau Rohmer. J'attends ta review pour Elle quand tu auras l'occasion de le voir.
      Plutôt d'accord sur Ocean's 11 version 1960, le rythme et la mise en scène font pâle figure après le grand coup de Soderbergh. J'ai d'ailleurs vu l'original après le remake, ce qui a quelque peu dérangé le plaisir de le voir tant la comparaison tombe systématiquement en faveur du film de 2001 (ce fut en revanche le cas inverse quand j'ai vu les deux Scarface, également dans l'ordre "antichronologique"). Disons que le meilleur atout du film de 1960 est vraiment le Rat Pack.
      Ah, le numéro de Sammy Davis Jr... oui, on voit que les acteurs se sont fait avant tout plaisir, et c'est un peu communicatif (Sinatra avait je crois admis avoir même pas lu le scénario au moment de tourner : Dame, y'a mes potos avec moi, y a que ça qui compte !). Je ne connais pas bien les films de Sinatra, mais je vais en sélectionner quelques-uns dans ta liste, notamment Un crime dans la tête, dont le sujet est vivement intéressant.
      J'espère qu'une (ou plus) de tes futures critiques si éclairées s'ajouteront à ce blog que décidément j'aime beaucoup !

      Au plaisir !

      Supprimer