mardi 13 septembre 2016

FRANTZ, DE FRANÇOIS OZON : MON MEILLEUR ENNEMI








Quand j'étais en sixième, j'ai dû choisir, comme des milliers d'autres collégiens, une première langue vivante à apprendre. Ce n'était pas vraiment un choix. Ma passion pour l'anglais existait déjà. Nous pouvions choisir l'allemand, mais peu d'entre nous le faisaient. J'entendais mes camarades dire à quel point la langue était dure, complexe à maîtriser, ils haïssaient les déclinaisons, et les oubliaient aussi vite apprises. 

En seconde langue je choisis l'italien, car la musique m'avait séduite. Une fois au lycée, je me lançais sur la pente ardue du mandarin. Quand je fis mes premiers pas à l'université, je décidais d'adopter le russe, à cause d'un auteur que j'aimais et voulais mieux comprendre - Zamiatine.

Mais alors, l'allemand ? Quatre fois j'eus l'occasion d'apprendre la langue mal aimée, et moi qui me passionne pour les cultures étrangères, qui me sens européenne jusqu'au bout des ongles, je n'ai jamais laissé sa chance à la langue de nos voisins de l'est. 

Pourquoi ?

Un mot : la guerre. Cette guerre qui a fait pleurer ma grand-mère, et laisse chez mes parents une rancune muette. L'allemand, quoi qu'on en dise, reste, dans ma famille et dans bien d'autres, la langue de l'ennemi, de l'envahisseur, de la dictature.

Et que dire de l'allemand au cinéma ? On n'entend guère que le mot Achtung, ce mot affreux qui sonne comme un éternuement colérique. L'Allemand, en salle, c'est le soldat grossier chez Begnini, le salaud polyglotte chez Tarantino, le chef de guerre dans le documentaire de Vanessa Lapa. Oui, l'Allemand, en grande partie, c'est le nazi. L'accent allemand résonne dans un film et voilà que d'un coup le spectateur se raidit, méfiant. Et l'on a beau penser à la flûte de Mozart, l'allemand c'est trop souvent la mort, la torture, le chagrin.

Ozon nous montre autre chose. Pour une fois, un cinéaste nous prouve que la peine terrasse l'ennemi aussi bien que nous-mêmes. Pour une fois, on entre dans l'intimité d'une famille allemande, et c'est le français qui résonne douloureusement. Ma langue, celle d'Hugo, que j'ai tant parlée et tant lue, enseignée avec joie, à des élèves étrangers - parfois allemands - qui venaient en France pour goûter nos mots autrement qu'en lecture, les Hoffmeister ne peuvent pas la souffrir.

Je ne raconterai rien du film, vous en savez sans doute déjà trop, avec la bande-annonce, l'affiche, le titre. Pierre Niney excelle dans les rôles de lâches, Paula Beer est lumineuse partout où elle passe

Paula Beer (Anna) dans Frantz, de François Ozon (2016)
Paula Beer (Anna) dans Frantz, de François Ozon (2016)

La photo est superbe, du noir et blanc aux couleurs sobres, du malheur à la vie qui reprend.

Je ne suis pas toujours tendre avec Ozon. Il faut dire que chaque fois, j'attends beaucoup. Frantz ressemble à un film noir avec ses lanternes dans les rues, ses femmes endeuillées et ses silhouettes d'hommes tristes.

Dans deux ans nous fêterons le centenaire de la victoire et la fin de la Grande Guerre, dont l'amertume laissée dans la bouche des Allemands leur donna en 39 l'envie d'une revanche.

Je pense à l'Europe, boudée par les Anglais, mon peuple de cœur, et à ce tandem franco-allemand qui semble si précieux aux yeux des politiques. Je pense, surtout, à ces étudiants allemands que j'ai croisés, qui m'ont souri pendant mes onze années devant un tableau blanc. Ils étaient brillants, et nous nous aimions.

Je pense à Anne, étudiante allemande que j'ai connue à Dublin, qui avait le français dans la peau au point d'épouser François. Ils ont une fille. Si vous saviez comme je souhaite ce bonheur-là à tout homme et toute femme. Un jour, pour mes enfants qui sait, l'accent allemand sera autre chose qu'un mauvais souvenir, il sera l'avenir, le métissage, le cœur vers l'autre.

Demain, peut-être. Morgen, en allemand, signifie à la fois "demain" et "matin." J'attends ce matin-là avec impatience.


Pierre Niney (Adrien) et Anton von Lucke (Frantz) violon ozon
Pierre Niney (Adrien) et Anton von Lucke (Frantz) dans le film de François Ozon


Et vous, que pensez-vous du film ? Dites-le en commentaire !


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6 commentaires:

  1. Tout d'abord bravo pour cette chronique parfaitement digne de ce très beau film.
    Vos critiques sont bien souvent originales.On y retrouve cet immense amour du cinéma avec des références toujours à propos.
    De plus,comme dans ce billet,il y figure cet humanisme qui fait tant de bien par les temps qui courent.
    Pour revenir à ce film d'Ozon (son meilleur pour moi),son discours pacifiste nous renvoie obligatoirement á aujourd'hui,il nous interroge sur nos réflexes.
    Et puis Ozon prouve ici que le mélo devenu si rare et si méprisable pour une certaine elite,peut être parmi le plus beau des cinémas lorsqu'il est filmé avec tant de soin et de talent.
    Ma petite réserve sur Niney,mais je sais que je suis un peu seul à ne pas être sensible à son jeu d'acteur.
    Par contre Paula Beer est juste divine.
    Bises Marla.Et encore merci pour cette magnifique critique.

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    1. Merci Fatizo, vos compliments me vont droit au cœur. Vous êtes aussi un fin cinéphile (je lis toujours vos commentaires sur le Plus). Vous tenez un blog vous-même ?

      Le meilleur film d'Ozon, je ne sais pas. J'ai toujours une préférence pour Sous le sable et 5X2 mais Frantz est très réussi, et courageux. Après tout, parler d'un homme lâche à la guerre comme en amour, ce n'est pas si commun.

      Mélodrame, oui, dans la forme aussi: le noir et blanc, les contrastes, les regards emplis de larmes. Je suis amoureuse de Niney, de ses yeux noirs mélancoliques, et de Paula Beer, sa beauté, sa grâce. Ozon a le talent de repérer les belles actrices. Je n'aime pas Jeune et jolie, et pourtant Marine Vacth a du talent.

      À bientôt, Fatizo, et merci pour tous vos commentaires !

      Marla

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  2. Je n'ai pas vu le film (ni même vu la bande-annonce) mais bordel, quelle belle chronique ! J'avoue que là... j'aimerais bien aller le voir si j'en trouve le temps entre deux déménagements :)

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    1. Ah, je me réjouis ! J'ai fait une convertie !

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  3. Frantz est un petit bijou de regards, d'attitudes et de messages humanistes. J'aime beaucoup votre approche du film. Je vais revenir sur votre blog ! :-)

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    1. Ça c'est gentil ! Je vais jeter un oeil à votre blog aussi ! Revenez nous voir !

      Salutations cinéphiles,

      Marla

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