jeudi 6 octobre 2016

BRIDGET JONES BABY : NEUF MOIS FERME





Par Clément

Ça vous étonne, un homme qui lit Bridget Jones ?


Je me rappelle quand j’ai commencé à lire Le journal de Bridget Jones dans le métro ; les gens me regardaient bizarrement à chaque fou rire (il faut dire que mon rire ferait fuir un phoque hilare) puis se penchaient pour lire le titre, regardaient de nouveau le jeune homme que je suis, et je percevais pendant une seconde  l’ironie ou l’incrédulité dans leur regard. 

Mec dans le métro qui m'a vu lire Bridget Jones
Mec dans le métro qui m'a vu lire Bridget Jones

Les livres valent le détour


Bref, qu’un gars de 25 piges se divertisse d’un roman girly les surprenait. Pourtant, les romans d’Helen Fielding sont davantage que des comédies romantiques. Ils sont avant tout un hymne à l’amitié féminine, et aux femmes occidentales de classe moyenne face à leurs tracas : leur manque de confiance et leur perfectionnisme vont jusqu’à leur rendre la vie impossible. L'échelle sociale leur est plus périlleuse à monter que pour les hommes, tant la société se trouve engoncée dans les carcans patriarcaux. Les romans abordent aussi leur relation conflictuelle avec le corps. Celles qui ont le malheur d’être célibataires passée la trentaine (la quarantaine pour le 3ème livre), découvrent pitié et condescendance dans les yeux des « honnêtes gens ». C'est le cas de Carrie Bradshaw dans Sex and the city.


Carrie Bradshaw, célibattante dans Sex and the City (1998-2004)
Carrie Bradshaw, célibattante dans Sex and the City (1998-2004)


Les histoires d’amour de Bridget ne sont qu’une partie des romans, et non le sujet principal. Elles sont d’ailleurs une transposition avouée du mordant Orgueil et Préjugés de Jane Austen, jusqu'à reprendre le nom du "bon prétendant," Darcy. Colin Firth campait le rôle dans la série de 1995, et joue une nouvelle Darcy dans cette version 2.0. 

Bridget Jones au cinéma : et pour quelques rom-com de plus


Les livres sont écrits avec un irrésistible sens de l'absurde et de l'autodérision, humour à l’opposé du sarcasme spirituel de Mrs Austen. Oui mais voilà, les films trahissent terriblement des livres : éclipser les volets « amitiés », « professionnel » et « quotidien » pour ne garder que l’aspect comédie romantique. 

L’originalité des livres est broyée par la machinerie cinématographique, et Bridget n’est plus que l’héroïne d’énièmes rom-com. Mais après tout, la comédie romantique est un genre noble, qui a produit de très bons films : le premier Bridget Jones l’était, le deuxième un peu moins.

Le trio de Bridget Jones's Baby: Patrick Dempsey, Renee Zellweger et Colin Firth
Le trio de Bridget Jones's Baby: Patrick Dempsey, Renee Zellweger et Colin Firth


Dans cet épisode, Hugh Grant a baissé pavillon (l’occasion de quelques clins d’œil ironiques), et se retrouve remplacé par un ersatz : un beau gosse tout propret, vaguement con, un peu manipulateur (Patrick Dempsey.)

Je suis ton père



Ce clone indigeste des pires avatars Hollywoodiens part pourtant d’un amusant vaudeville, où l’héroïne couche avec deux amants à une semaine d’intervalle, tombe enceinte pour cause de préservatifs-dauphins périmés (sic !)… et ignore donc qui est le père. 

Le sujet n’est toutefois pas nouveau, c’était celui de l’agréable Métisse (1993) de Matthieu Kassovitz, mais aussi celui de la saison 4 de la série Clair de Lune (1988). On peut même remonter à la comédie musicale Mamma Mia ! d’ABBA, devenue un film en 2008, et où l’un des trois pères possibles est joué par… Colin Firth., encore lui.


Le trio de Bridget Jones's Baby: Patrick Dempsey, Renee Zellweger et Colin Firth
Le trio de Métisse, film de Mathieu Kassovitz (1993)

Mais le bébé et la grossesse n’apportent rien au récit de Bridget Jones Baby : le film n’est bel et bien qu’une version sans inventivité du triangle amoureux, celui-là même dans lequel Patrick Dempsey s’était abîmé dans Le témoin amoureux (2008). Qui Bridget va-t-elle choisir ? Question rhétorique puisque une seule réponse n’est possible pour les fans et pour les amateurs de rom-com. 

Malheureusement, les chevaliers servants de Bridget ne se montrent pas plus enthousiasmants qu’elle : Colin Firth refait son numéro de psychorigide, et l'on sature. Patrick Dempsey n’est pas dépaysé non plus, et pour cause, il ne fait que répéter son lourdingue personnage de Dr.Mamour qu’il a joué 11 ans dans Grey’s Anatomy : le beau prince charmant, souvent chaleureux, parfois froid, doté d’un gros ego ; bref, il est sexy et chiant, mais surtout chiant. 

Et c’est bien là le problème : qu’ont d’intéressant les amants mignons, gentils, attentionnés ? Surtout, toute comédie romantique s’appuie sur l’opposition de caractères entre la fille et le garçon, si différents que leur conflit génère tension et humour. Or les prétendants de Bridget lui ressemblent trop : d’où l’échec des gags, de la romance et du suspense.

Qui Bridget Jones va-t-elle choisir ? Le suspense est insoutenable
Qui Bridget Jones va-t-elle choisir ? Le suspense est insoutenable


Où est passée Helen Fielding ?


Dans le troisième roman, Bridget finissait en couple, mais Fielding nous faisait comprendre que son personnage ne plaçait plus son bonheur entre les mains d’un homme. J’ai caressé un moment l’espoir que Bridget choisisse d’être mère célibataire, le film envisageant même la possibilité. Mais non, on aura droit au prince charmant, à la robe blanche, avec une Bridget enfin épanouie : normal, puisque dans ce film, une femme ne saurait être heureuse hors du mariage. 

La propension de la romancière, qui a écrit pour ce troisième opus un scénario original, à se renier, fut la cause de mon incrédulité catastrophée durant la séance. Plus criminel encore, la Bridget des romans est active, et ce sont ses touchantes erreurs qui provoquent le rire ; mais celle du film reste majoritairement passive, l’action étant constituée avant tout du combat de coqs entre ses deux amants. 

Helen Fielding, auteure de Bridget Jones
Helen Fielding, auteure de Bridget Jones

On ne reconnaît absolument pas la patte féministe de Fielding dans sa propre adaptation où l’héroïne reste inféodée à ses partenaires masculins. En plus, elle se montre gourde : la Bridget des romans n’est certes pas une lumière, mais elle n’est pas la bêta de son avatar filmique, refusant l’examen qui pourrait lui dire, dès le premier tiers du film, l'identité du père. Pourquoi ? Elle a peur de l’aiguille de la gyneco. On a trouvé des rustines de scénariste qui faisaient davantage illusion. Les dialogues ne pétillent pas. L’équilibre comédie/romance est déséquilibré et favorise le second. le film en devient trop sérieux et niais, le fléau-type des mauvaises comédies romantiques.


Quelques passages réussis


Pourtant, il existe des moments réussis dans le film, notamment avec l’obstétricienne jouée par Emma Thompson (co-auteure du film et accessoirement héroïne d’un autre Jane Austen : le Raison et sentiments de 1995), qui délivre quelques pointes ironiques sur la gestion de l’événement par le trio central. 

Emma Thompson en obstétricienne dans Bridget Jones's Baby
Emma Thompson en obstétricienne dans Bridget Jones's Baby


Le rire se concentre majoritairement dans les scènes où Bridget, productrice, dirige les interviews de la présentatrice de son émission d’actualité ; c’est uniquement là que les fous rires, dont le mien, ont fusé dans la salle. Paradoxalement, c’est dans son versant journalistique, soit un versant tertiaire du scénario, que le film crépite, avec de mémorables gaffes de Bridget, résolument rapportées par l’hilarante présentatrice, jouée par Sarah Solemani, pompière du film. 

Vous voulez pas regarder une série, plutôt ?


Le film reprend un thème cher à l’excellente série The Newsroom (2012-2014), avec la production d’une émission d’actualités menacée par l’arrivée d’une nouvelle direction. Pour tirer le public jeune, elle massacre les fondements de l’émission : sujets racoleurs, interviews vulgaires, recherche du spectaculaire à tout prix, sans oublier qu’à l’heure du triomphe des écrans et des réseaux sociaux, n'importe qui peut s’improviser journaliste en communiquant scoops ou reportages "originaux" à une chaîne. 

Le film acquiert alors une âme, mais reste écrasé par son modèle : le thème n’est pas aussi richement traité que chez le génial Aaron Sorkin, tandis qu’en productrice exécutive, Bridget Jones reste bien en-dessous de Mackenzie McHale.

The Newsroom, excellente série d'Aaron Sorkin
The Newsroom, excellente série d'Aaron Sorkin (2012-2014)


Les bonnes rom-com sont rares


Bridget Jones's Baby rappelle que les bonnes rom-com sont rares, et qu'un film peut facilement vider de sa substance le livre dont il s'inspire. Si vous voulez suivre le destin de Bridget Jones, si attachante, tenez-vous en aux romans, troisième volet inclus, qui offre, lui, une fin digne du personnage. 

Les fans d’Orgueil et Préjugés qui n’ont pas trouvé en Bridget l’Elizabeth du XXIe siècle se consoleront avec la websérie The Lizzie Bennet diaries (2012-2013) adaptation contemporaine très maligne du chef-d’œuvre d’Austen.





Et vous, que pensez-vous du film ? Dites-le en commentaire !


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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !