jeudi 20 octobre 2016

CAPTAIN FANTASTIC, AVEC VIGGO MORTENSEN : LES SEPT FANTASTIQUES





   

Par Clément



En 1910, Theodore Roosevelt prononça un discours face aux étudiants de la Sorbonne, et disait en substance "Se plaindre d’une situation sans apporter de solution, c’est pleurnicher." S’il est juste de dire que notre système éducatif supporte trop d’insuffisances pour rester pertinent et ne prépare vraiment pas les enfants à la vraie vie, il ne faut pas en rester là sans chercher une solution.



Ben (Viggo Mortensen) héros de Captain Fantastic, a choisi de faire vivre ses enfants en pleine nature et leur offrir un mode de vie et une éducation alternatifs. Une bonne idée ?

Ben dans Captain Fantastic : un prof idéal ?


On trouve bien des points communs entre John Keating, du Cercle des poètes disparus, et Ben, qui élève avec sa femme ses six enfants dans une éducation bien particulière, sorte de néo-Paideia, le vaste système d’éducation de la Grèce Antique, complet et exigeant. Le film suit un schéma dialectique, celui de la « Thèse-Antithèse-Synthèse », grossier mais efficace. Matt Ross commence par exalter l’éducation alternative prodiguée par Ben, puis d’en pointer les limites, avant de proposer un compromis.



Viggo Mortensen dans Captain Fantastic, de Matt Ross (2016)
Viggo Mortensen dans Captain Fantastic, de Matt Ross (2016)

D’abord des activités sportives intenses : varappe sous la pluie, camouflage pour la chasse (l’occasion d’une intro particulièrement frappante), auto-défense à mains nues ou à des armes de fortune, travaux manuels. Nos jeunes pousses acquièrent une force physique et une habileté peu communes. Pour appuyer sa démonstration, le réalisateur, Matt Ross, emprunte au road movie lorsque sa famille croise des citoyens et familles « standards », si faibles et ignorants par rapport à eux. Leur culture phénoménale par des lectures analytiques d’ouvrages difficiles en font des Einstein, des critiques ouverts et éclairés, mais développent aussi leur sensibilité, comme cette hilarante scène où Bollivan, l’aîné, met dans sa poche la mère protectrice d’un flirt par une improvisation poétique.



Une fable humaniste




Leur philosophie prométhéenne de la nature, celle de l’Antéchrist de Nietzsche, les encourage à se détourner d’une religion dévoyée pour exalter une libération de l’esprit par le seul mérite de l’homme. Ce n’est pas anodin que le bouddhisme soit prôné par cette famille, à l’opposé de la religion mensongère défendue par le grand-père maternel (l'excellent Frank Langella).



L’avant-dernière scène au son d’une sublime version de Sweet Child of Mine chante le triomphe de la nature et de la vie face à la mort.




Le dieu vivant de cette famille est Noam Chomsky, un des plus énergiques pourfendeurs et « déconstructeurs » des tares de la société capitaliste, égoïste, et corrompue.


L'utopie en marche ?




Cette éducation semble si supérieure à celle des grandes villes… mais Matt Ross sait bien qu’il met en scène une utopie. La première fêlure réside justement dans Captain Fantastic lui-même : gourou radical, il tire un orgueil de cette éducation : en combattant le "système", il s’emprisonne, lui et son entourage, dans un autre système qui en reproduit les tares : intolérance à l’échec, dureté sévère de l’apprentissage, mécanique sèche avec peu de souplesse, mépris pour toute alternative. Ben ne calibre jamais son discours face à ceux qu’il croise, ce qui le rend agressif.



Même si sa cause est juste, il la dessert par son ego, par la "supériorité" de ses enfants. Sa progéniture pâtit également de cet isolement sylvestre : ils sont désocialisés, inaptes au monde qui les entoure. Ce choc des cultures, d’habitude prétexte à tant de comédies, devient un terrible contradicteur.



Le film prend le contre-pied pessimiste de films comme Dersou Ouzala (1975) de Kurosawa, où le mur de glace entre nature et urbanité se fendait grâce à une bouleversante histoire d’amitié.




Affiche de Dersou Ouzala de Kurosawa (1975)


Dans Captain Fantastic, la réconciliation de façade ne trompe personne, ville et nature semblent irréconciliables.



Un film intense pour un discours en demi-teinte




Le réalisateur, Matt Ross, évite une réponse franche à son grand débat, mais sa fin n’est pas satisfaisante : que penser du compromis final ? La famille le vit-elle bien ou non ? La démonstration de Ross, qui veut finalement ménager tout le monde, ne contente pas personne au final. L’intensité du film la rachète heureusement en grande partie.



La famille de Captain Fantastic au grand complet
La famille de Captain Fantastic au grand complet


Cela, et le prodigieux sens visuel du réalisateur : paysages sauvages d’une beauté à tomber, rythme rapide du récit alliée à une caméra souple et légère, tension permanente grâce à l’incommunicabilité entre les deux mondes, interprétation parfaite de chaque acteur (on retiendra les deux filles rousses de Ben, Samantha Isler et Annalise Basso, éclatantes), dont Viggo Mortensen, qui capte avec une intensité sans égale toutes les facettes de son si riche personnage, à la fois esprit éclairé et vif, mais aussi inquiétant dans son sectarisme.

Ses deux fils, cependant, finissent par ouvrir les yeux et se libérer l'emprise de ce père omniprésent. Le grand-père, malgré tout, montre aux enfants une marque de tendresse que l'on ne voit pas chez Ben.



La bande-son enrichit ce splendide film, de la méditation des variations de Bach au roots rock vibrant de Bob Dylan.


Vivre autrement par le cinéma




Côté esthétique, on pense aisément à Wes Anderson et sa Famille Tenenbaum ou son périple décalé dans Darjeeling Limited. Si vous vous intéressez aux modes de vie alternatifs, un documentaire est sorti récemment sur ceux qui ont décidé - pour de vrai - de vivre en pleine nature.








Deux films sont sortis récemment pour relater l'Affaire Fortin. Un père emmenait - ou enlevait, selon le point de vue - ses deux fils pour qu'ils habitent ensemble en pleine nature. Il s'agit de La Belle vie, de Jean Denizot (2014), et Vie Sauvage, de Cédric Khan, sorti la même année.


Deux films sur l'affaire Fortin : La Belle Vie et Vie Sauvage



Régal des yeux et des oreilles



Justement primé à Cannes et à Deauville, régal des yeux et des oreilles, Captain Fantastic propose une immersion exaltante dans un généreux système alternatif, soutenue par la beauté de ses images, sans jamais l’idéaliser. Matt Ross ne propose pas de solution toute faite, mais au moins, il a posé les bonnes questions. L’humain demeure la priorité de ce film, à la fois cérébral et émouvant. N’est-ce pas la marque des chefs-d’œuvre ?



Et vous, que pensez-vous du film ? Dites-le en commentaire !




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