samedi 26 novembre 2016

FREAKS, DE TOD BROWNING : QUI EST LE MONSTRE ?






J'avais dix ans quand j'ai rencontré la plus petite femme du monde. En tout cas celle que l'on m'a présentée comme telle. Elle faisait 80 centimètres. C'était une dame au visage fermé et triste, elle parlait peu et se contentait de se lever pour serrer la main d'un nouvel arrivant, avant de se rasseoir.

À 16 ans, j'ai vu Freaks un soir d'hiver en compagnie de mon frère, qui m'a résumé le film ainsi : "Qui est le monstre ?"

J'ai alors repensé à la plus petite femme du monde. Qui était le monstre ? Cette dame exhibée comme à la foire, illustrant ainsi le sens premier du mot, à savoir "celle qu'on montre" ? 

Qui étaient les monstres ? Les forains à l'entrée qui vendaient en souriant des billets pour la voir ? Mon père, qui en "m'offrant" ce billet s'achetait un quart d'heure de liberté ? Ou moi, qui ai serré la main de cette dame, et conversé avec elle de la taille des gens comme on parle météo, dans la maladresse de mes 10 ans ?


Les "monstres" de Hollywood


Dire que la beauté et la laideur sont une simple question de point de vue tient du cliché. Faire un grand film sur le sujet tient du tour de force.



À bien y regarder, le couple de personnes de petite taille du film, également couple dans la vie, correspond en tous points aux canons de l'époque, excepté par la taille : Daisy Earles a un visage de pin-up, son mari Harry Earles un sourire hollywoodien.


 Daisy et Harry Earles, Frieda et Hans dans Freaks, de Tod Browning (1932)
Daisy et Harry Earles, Frieda et Hans dans Freaks, de Tod Browning (1932)

Le film est ancien, bien sûr, et témoigne d'une certaine misogynie, imputable à l'époque, mais peut-être aussi au milieu forain. On entend de nombreuses répliques sexistes dans le Liliom de Fritz Lang, pourtant magnifique, sorti deux ans plus tard, en 1934. Même chose dans La Strada de Fellini, vingt ans après.

À voir les personnages de Tod Browning, on peut se demander s'ils n'ont pas inspiré d'autres cinéastes fascinés par les monstres et le grotesque, j'ai nommé un certain Burton et, côté français, Jean-Pierre Jeunet.


Les soeurs siamoises de Freaks ont peut-être inspiré Burton et Jeunet
Les soeurs siamoises de Freaks ont peut-être inspiré Burton et Jeunet


des soeurs siamoises, toujours au cirque, chez Tim Burton (Big Fish, 2003)
Des sœurs siamoises, toujours au cirque, chez Tim Burton (Big Fish, 2003)






Jeunet, fasciné par le grotesque et les acteurs à gueule, a mis à l'honneur des visages peu communs au cinéma. C'est suffisamment rare pour être salué. Les canons hollywoodiens lassent vite. Il suffit de voir Alliés, sorti cette semaine, pour se rendre compte que les belles gueules de Marion Cotillard et Brad Pitt ne sauvent pas un mauvais scénario.

Rares sont les stars hollywoodiennes prêtes à abandonner le glamour pour offrir une interprétation brute.

Le classique de Browning a aussi inspiré le Freak Show de la saison 4 d'American Horror Story







Freaks, la monstrueuse parade : un film d'horreur ?



Tod Browning nous dévoile une galerie de portraits qui a donné le sous-titre français de son film, La Monstrueuse parade. Il les filme dans toute leur splendeur, ces hommes et ces femmes, difformes, sincères, tragiques.

On classifie Freaks dans le genre de l'horreur, et je ne comprends pas bien pourquoi. Drame, oui. Histoire épRouvante plutôt que d'épouvante. La scène terrifiante du dîner l'est par la litanie des monstres de foire, scandant à la mariée qu'ils l'acceptent comme l'une des leurs.




La mariée, c'est la belle trapéziste du cirque, monstre moral du film.

Oh, ce n'est pas la première fois qu'une beauté révèle sa laideur intérieure. Mais après tant de livres et de films sur le Monstre, des pièces de Shakespeare au Quasimodo d'Hugo, d'Elephant Man de Lynch à l'épisode inoubliable de La Quatrième dimension, "The Eye of the Beholder," nul n'a surpassé Browning dans la réflexion qu'il offre sur les monstres que nous sommes.

Puisque Freaks, la monstrueuse parade, sort en réédition cette semaine au Grand Action, courez-y. Les films de génie sont rares.




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