samedi 12 novembre 2016

MICHAEL MOORE IN TRUMPLAND : VOTEZ MIKE !








Vous auriez aimé voir Michael Moore en live dans cette petite salle de l'Ohio où, pendant une heure dix, le réalisateur se changeait en comique de one-man show ? Vous pouvez voir le film en entier ici, sous-titré en anglais.


Michael Moore en one-man show chez les Républicains


Michael Moore revient pour la deuxième fois cette année, et ça fait du bien. Peu convaincue par Where to Invade Next, je suis ravie de défendre aujourd'hui ce spectacle de Moore dans un bastion républicain. Ironiquement, ce bastion s'appelle "Clinton."

La mission de Moore : convaincre les abstentionnistes d'aller voter. 12 jours de tournage, au mois d'octobre, car Moore connaît bien son pays et veut réaliser dans l'urgence. Il connaît le système électoral, ces fameux grands électeurs qui avaient déjà fait perdre Al Gore face à W. Bush, quand le candidat démocrate avait obtenu la majorité du vote populaire. C'est ce qui s'est produit pour Hillary Clinton il y a quelques jours. Surtout, Moore connaît bien le peuple américain, ses attentes, ses peurs, ses frustrations.

Avec un humour décapant, le cinéaste se moque des conservateurs et de Trump, bien sûr, mais aussi énormément des démocrates, avec une auto-dérision rafraîchissante, digne des meilleurs satiristes.


Le documentariste Michael Moore
Le documentariste Michael Moore


Moore possède une finesse incroyable pour trouver les mots qui résonneront dans le cœur des Républicains et les feront peut-être réfléchir. Il ne compte pas les changer en fans d'Hillary en une heure, bien sûr, mais juste exprimer en quoi la candidate démocrate possède des qualités et convaincre les abstentionnistes de se déplacer. Quand on sait aujourd'hui que seuls 54% des Américains en âge de voter se sont effectivement rendus dans les bureaux de vote, on comprend la volonté de Moore, en octobre, d'aller chercher ses compatriotes et les inciter à accomplir leur devoir de citoyen.


Mais dans le film, on s'amuse tellement mieux. Moore se montre si enthousiaste, si convaincant, si patriote dans le noble sens du terme, que les républicains de la salle, d'abord fermés, bras croisés, finissent par applaudir à plusieurs affirmations bien senties du réalisateur.

Comment Trump a séduit la classe ouvrière


Vous voyez un paradoxe dans le titre de ce paragraphe ? J'en voyais un aussi, au début. Je vous ai déjà longuement parlé de Moore et de son enfance à Flint, dans le Michigan, où il a tourné son premier film, Roger et moi. En 89, il nous parlait de l'usine General Motors, fermée par son PDG, Roger Smith, avec pour conséquence le chômage et la misère de sa ville natale.

Affiche du film Roger et moi, de Michael Moore (1989)


Dans TrumpLand, il explique comment Trump a séduit les syndicats face à lui : le candidat a promis de taxer de 35% les voitures fabriquées au Mexique en cas de délocalisation. Cela ne pouvait qu'émouvoir ces brisés du capitalisme. Les ouvriers ont vu dans le vote Trump une revanche contre cette élite qui les avait privés d'emploi, et d'espoir avec lui.

"Trump's election is going to be the biggest 'Fuck You' ever recorded in human history."
"L'élection de Trump sera le plus grand 'Allez vous faire foutre' de l'histoire de l'humanité."

Trump est détesté des élites, de Wall Street, des politiciens et des médias, qui l'ont pourtant créé, nous dit Moore. Une partie des Américains sera donc tentée de voter pour "l'ennemi de ses ennemis." 

Les Américains ont voté contre leurs propres intérêts


Mais espérer que Trump aidera la classe ouvrière, c'est comme imaginer Marine Le Pen faire un mariage lesbien. 

Étonnant, ce résultat de vote. Les ouvriers votent Trump, symbole en puissance du capitalisme américain, les femmes, à 48%, l'ont choisi malgré ses propos outrageusement sexistes. Trump a également obtenu 30% du vote latino, malgré ce projet ubuesque de mur entre les Etats-Unis et le Mexique (Moore s'en moque d'ailleurs allègrement dans la mise en scène de son spectacle.) 

The Newsroom, série d'Aaron Sorkin (qui a d'ailleurs écrit une bouleversante lettre ouverte à sa fille au sujet de l'élection) nous parlait dès 2012 de ceux qui votaient contre leurs propres intérêts.

La colère, le ras-le-bol, ô combien justifiés, méritent-t-ils que l'on se tire une balle dans le pied ?

Le vote, et après ?


Moore prédit dans son film l'envie des Américains de faire exploser le système. "Ils le feront, par ce qu'ils le peuvent." La colère, la frustration, la crise, le chômage, la peur du terrorisme, tous ces ingrédients font recette pour une candidature comme celle de Trump, et assurera peut-être la victoire de Marine Le Pen en 2017.

Avec intelligence, Moore met en parallèle l'élection américaine et le Brexit. Le vote-sanction des Britanniques a l'effet que l'on devait prévoir : une sortie effective de l'Europe pour la Grande-Bretagne. 

Or, voter, ce n'est pas forcément réaliser les conséquences de son vote.


Caricature sur le Brexit : David Cameron "quitte le navire"


Les Britanniques ont très vite demandé une annulation du référendum, impossible dans les faits. Une fois le bulletin dans l'urne, on ne peut plus reculer.

Moore dit à ses compatriotes pendant le film que s'ils votent Trump, ça fera du bien... mais pendant un temps seulement, car :

"You used the ballot as an anger management tool" 
"Vous vous êtes servi du bulletin de vote comme d'un défouloir"

Moore a compris, avant tous les autres, que ce vote-sanction coûterait cher au pays.

Le problème Hillary



Avant 2016, Moore n'avait jamais voté pour Hillary Clinton. Il est plus proche des idées de Bernie Sanders, davantage ancré à gauche.

Moore, dans TrumpLand, ne fait pas vraiment l'éloge d'Hillary. Il énumère, avec le public, ses erreurs et ses choix qui ont déplu aux Américains, avec raison.


Hillary Clinton


Tout d'abord, avoir apporté son soutien à la guerre en Irak.

Sa relation un peu trop privilégiée avec Wall Street.

Son opportunisme vis-à-vis du mariage gay : d'abord contre, puis pour, suivant l'avis populaire.

Son mensonge concernant sa maladie : elle a contracté une pneumonie sans en parler. Moore déplorait alors le manque de confiance que Clinton accordait à ses électeurs.


Le système de santé américain : argument-massue du film de Moore


Moore avait déjà parlé du désastre de l'absence de couverture sociale aux Etats-Unis dans Sicko, en 2007. Le film, pourtant, s'avérait en-dessous de ses précédents, à cause de son idéalisation un peu naïve de l'Europe, dont il fait aussi preuve dans Where to Invade Next.

Voilà l'argument-massue de Michael Moore. Quoi de plus fédérateur que de parler de la santé des Américains ? Tout le monde s'inquiète de sa santé, de celle de ses proches et de ses amis. Avec un calcul simple et terrifiant, Moore démontre qu'avec 50 000 Américains qui meurent par an faute d'accès aux soins, un million sont morts en 20 ans sous la bannière étoilée.


Le terrorisme invisible


Un million. Le chiffre résonne dans la petite salle. Pas besoin de regarder Breaking Bad (où un prof de chimie sans histoires devient dealer afin de financer le traitement de son cancer) pour savoir que le manque d'accès aux soins tue aussi sûrement qu'une bombe.

Dans Roger et moi et The Big One, Moore dénonçait déjà le terrorisme invisible de ces entreprises qui fermaient et laissaient des milliers d'Américains sur le carreau. Le documentariste mettait en parallèle deux photos : l'une d'un immeuble sur le point de s'écrouler, attaqué par des terroristes, l'autre explosé par le capitalisme, faute de rentabilité.

Y compris après l'Obamacare, 30% des Américains (soit 10% de la population) demeure sans couverture maladie.

Caricature de Barack Obama en médecin de l'Amérique
Caricature de Barack Obama en médecin de l'Amérique


Avec bien plus de succès que Where to Invade Next ou Sicko, Michael Moore, avec TrumpLand, me fait aimer la France et sa sécurité sociale. Son intervention rappelle le film d'Al Gore sur l'urgence climatique, Une Vérité qui dérange (2006).


Al Gore dans son film Une Vérité qui dérange (2006)

Moins magistral, et beaucoup plus drôle, Michael Moore insère pendant son discours des extraits parodiques, vision hilarante (qui fait rire jaune aujourd'hui) d'une présidence Trump.

Et en plus, c'est drôle !


Par l’absurde ou l'émotion, Moore parvient à trouver les mots qui parlent à tous. Paradoxalement, dans son one-man show, il redevient documentariste : les faits, les chiffres, sont illustrés, comme à son habitude, d'exemples hilarants.

À la manière de Coluche, Michael Moore annonce même sa candidature en 2020, avec un programme qui lui ressemble.

Dommage que ce film ne soit pas diffusé dans les salles françaises. Mais ça viendra peut-être. Les films essentiels sont rares.



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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


orange star.jpg
orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !