mardi 22 novembre 2016

TANNA : ROMÉO ET JULIETTE AU BOUT DU MONDE






Par Clément



Sauriez-vous situer l’île de Tanna sur une carte ? 








Allez, je vais vous aider : c’est au sud-est de la Mélanésie. 





Allez, c’est dans la province Taféa du Vanuatu. 




Comment ça, vous voyez toujours pas ? D'accord, je ne voyais pas non plus avant de me documenter sur le film. En gros, c'est une toute petite île perdue dans le Pacifique, à l'est de l'Australie.




Ce fut la raison qui me poussa en salle : lassé de voir toujours les mêmes lieux au cinéma, et ayant abandonné Koh-Lanta depuis longtemps, mes yeux avaient soif de nouveauté. J’étais curieux de voir une tribu, coupée de toute influence occidentale, entrer au cinéma, produit occidental. Cette tribu avait l'ardent désir de raconter l'une des histoires vraies qui a marqué pour toujours sa culture.






Bienvenue dans la tribu Yakel



Les deux réalisateurs, Bentley Dean et Martin Butler viennent du documentaire, et cela se ressent. Ainsi, les quarante premières minutes du film sont consacrées au mode de vie de la tribu Yakel.

Nous sommes en 1987. Ils parlent leur langue, le nauvhal. Comme bien d’autres sociétés, y compris la nôtre, la politique et les lois sociales sont l'affaire des hommes. C’est cependant l'une des dernières peuplades à n’avoir jamais embrassé la moindre influence occidentale (argent, machines…). Des anciennes colonies franco-britanniques demeurent quelques villages chrétiens, et des touristes de passage qui sont libres de visiter. Ici bien sûr, ils sont absents.









Ce qui frappe le plus, c'est la gaieté et l’énergie de ses habitants : une scène de lavage dans les rivières débordant d’activité physique, perturbée par des enfants malicieux, une immense ronde en spirales au rythme frénétique, des rituels pré-maritaux où les femmes parlent avec truculence.


Beaux paysages et belles personnes


Le village chrétien d’à côté est aussi plein de vie et de chansons, mais bien moins animé que les dionysiaques fêtes villageoises, dont les kava, qui ont lieu à chaque crépuscule. Les hommes comme femmes troublent le regard par leur beauté, par leur peau allant de l’ambre au noir de jais : les hommes, vêtus seulement d’un cache-sexe, sont souvent grands, droits, et leurs corps solides et puissants. Les plus âgés ont toujours cette flamme dans le regard, et peuvent marcher sans s’arrêter sur des dizaines de kilomètres. Le Shaman guide par exemple Selin, petite sœur turbulente de l’héroïne, vers le Yahul (ou Yasur), le volcan toujours en activité de l’île.





Le Yahul est la mère naturelle des habitants de Tanna selon la « Kastom », nom de leur cosmologie. Leur société traditionnelle est gravée dans le marbre depuis des millénaires. Quant aux femmes, elles portent des jupes en paille, elles vont et viennent seins nus ou non. Et les jeunes filles provoquent chez le spectateur un trouble érotique délicieux.







Bon, on va parler de leurs coutumes, parce que sinon, Marla va se mettre en rogne.

Leurs rituels sont parfois étonnement voisins de ceux des autres peuples, comme un armistice signé entre deux tribus ennemies par l'enterrement d'un bâton, qui remplace le tomahawk des indiens d’Amérique.

Amour et tribu ennemie


La seule menace des Yakel est justement cette tribu ennemie, les Imedin, avec qui ils sont en conflit sanglant depuis la nuit des temps.

Le côté documentaire du film est assumé : tout le monde joue son propre rôle sauf le duo principal, la tribu ennemie est réellement une tribu rivale des Yakel, les rituels et les us sont retranscrits.

Finalement, les Na’vis de James Cameron dans Avatar (2009) reproduisent clairement un mode de vie inspiré de ces peuples qui ne font qu’un avec la Nature. J’ai souvent pensé à cet énorme blockbuster devant ce modeste documentaire.




Dain et Wawa : nouveaux Roméo et Juliette ?


Et puis, il y a Dain et Wawa. Qui s’aiment depuis longtemps. Et si beaux !




On a parfois considéré le film comme une transposition de l’histoire de Roméo et Juliette, mais ici, Dain et Wawa sont des Yakel tous deux, leur amour n’est pas interdit a priori par une haine entre ces autres Montaigus et Capulets.

Mais pour éviter des représailles sanglantes suite à l’assassinat d’un Yakel par les Imedin, les deux tribus signent l’armistice selon leur éternelle manière : en échangeant deux femmes qui se marieront avec un homme de l’autre tribu. On peut s’étonner qu’après l’assassinat d’un des leurs, les Yakel donnent l'une de leurs filles, Wawa, à un membre de la tribu ennemie. Mais c'est leur manière de ramener la paix.


Si au lieu d’être promise à un Imedin, Wawa eût été promise à devenir une vierge sacrée, nous aurions été dans un remake exact de Tabou (1931), le dernier chef-d’œuvre réalisé par Friedrich Murnau.

Les amants maudits dans Tabou, de Murnau (1931)
Les amants maudits dans Tabou, de Murnau (1931)


En saisissant la vie des hommes en pleine nature que la violence peut déchaîner d'un coup, Tanna a une tonalité proche d’Aguirre, la colère de Dieu (1975) de Werner Herzog.




D’une certaine manière, Wawa, gage de paix, est marquée d’un tabou, et elle fuira avec son bel amant les tribus en colère. Après ce long incipit, l’histoire d’amour, cœur du film, peut enfin commencer. Et c’est là que le bât blesse.

On s'ennuie... en beauté


Visuellement, le film est une explosion de pure beauté sauvage : forêts herculéennes, volcan crachant feu, roche, soufre, sur lequel on se penche pour recueillir les paroles de Mère Nature. Petites plages ensablées discrètes, torrents et lacs sur lesquels viennent plonger les villageois en liesse. La photographie, sans filtre, capte aussi bien la grisaille du petit matin que le zénith de midi.

Mais voilà, le tempo est excessivement lent, et finit par ressembler à un livre d’images - ou à un documentaire interminable de Yann Arthus Bertrand, comme Home (2009), qui contemplait orgueilleusement sa splendeur visuelle dans un reflet de Narcisse.




Un ennui planant descend dans la salle. Aussi, parce qu’à aucun moment, la Nature ne paraît menaçante ou mortelle, ce n’est pas celle qui constitue le suspense entier de The Revenant (2016), réalisé par Iñárritu, où elle martyrise l’infortuné Glass. Non, cette Nature-là est belle, invariablement. En n’agissant pas, elle cesse d’être un atout pour ne devenir que décor. Et une fois enlevé le décor ?

L'histoire d'amour ne suffit pas


Il ne reste plus qu’une bien pauvre histoire d’amour, une bien pauvre course-poursuite sans rythme qui s’alanguit. Pourquoi Roméo et Juliette de Shakespeare triomphait ? A cause du langage si étincelant du Barde. Pourquoi West Side Story réussit ? Parce que sur cette trame, les danses et la musique de Bernstein nous transportent. Pourquoi la symphonie Roméo et Juliette de Berlioz émeut-elle ? Par la richesse expressive de son orchestre. Une forme dynamique peut transformer une histoire simple en chef-d’œuvre.


C’est justement ce qui manque dans Tanna : il n’y a que la trame. Et à force d’interrompre une action déjà bien lâche par des paysages immobiles, la beauté de la Nature et de ses habitants finit par devenir un prétexte pour étirer un film qui ne durerait normalement pas plus qu’un court-métrage. Et pourtant, les comédiens sont si magnifiques, des fulgurances nous traversent, comme cette étreinte au bord du volcan, et l’on enrage devant ce film longuet, réussi tant qu’il reste en mode documentaire, paresseux dès qu’il développe sa trame.





Tanna est d’une opulence visuelle naturelle inouïe. Il manque seulement - mais c’est un gros manque - un parti pris qui dynamiserait cette histoire trop allongée pour son bien. Mais le film, en nous faisant prendre conscience de l’existence en direct, sur le vif, de cette communauté, nous rend plus ouvert et détendu, à défaut d’être comblé.


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